En brandissant une proposition de loi sur la « glottophobie » (peur des accents) puis en déclarant que c’était une blague, le député Laetitia Avia s’est improvisé comique et identitaire. Une drôle de façon d’honorer son statut d’élu de la République.


En 2018, le député LREM de Paris, Laetitia Avia, aura beaucoup fait travailler notre imagination. Après nous avoir fait part en début d’année d’un péril raciste imaginaire, elle est revenue, en octobre, pour nous gratifier d’une proposition de loi imaginaire.

En réaction à une énième vocifération de Jean-Luc Mélenchon, dans laquelle il se moque ouvertement des intonations méridionales d’une journaliste, Madame Avia a indiqué, dans un tweet, qu’elle allait procéder au dépôt d’une proposition de loi visant à reconnaître la « glottophobie » comme discrimination.

La « glottophobie », un faux débat

Elle l’a justifiée ainsi : « Parce que nos accents sont notre identité ». Au contraire de la République, Madame Avia est donc identitaire. On ne s’attardera pas sur la rapidité de la rédaction d’une proposition de loi, effectuée en à peine le temps de tweeter trois fois, qui révèle une volonté de réagir plutôt que d’agir.

Ce qui est insupportable chez Jean-Luc Mélenchon, c’est l’arrogance, la gouaille et le mépris d’un homme politique dénigrant une journaliste. Il est inutile de recourir à la novlangue en créant une infraction imaginaire de « glottophobie » pour dénoncer ces faits. Le droit permet déjà de sanctionner l’insulte et le dénigrement. Ce n’est d’ailleurs pas le plus important dans l’affaire. L’histoire de l’accent du Sud-Ouest moqué est anecdotique dans le flot de gesticulations du député des Bouches-du-Rhône qui, se complaisant à se donner les allures d’un élu de la Convention dont la personne est « sacrée », transforme son insoumission en insubordination, s’en prend physiquement à un procureur, défie l’autorité de l’Etat et remet en cause la légalité républicaine.

L’Assemblée, siège du Laetitia Avia Comedy club

La « glottophobie », elle, est un faux débat. Madame Avia s’en est rendu compte et nous a expliqué que sa proposition de loi constituait en réalité une « pique humoristique » à destination du chef des insoumis. Était-ce vraiment opportun ? Il y a des choses que l’on dit dans l’hémicycle, et d’autres qu’on peut réserver pour la buvette de l’Assemblée. Que ce rétropédalage soit sincère ou non, il met quand même mal à l’aise. Avec cette idée de proposition de loi humoristique, nous franchissons un cap : une élue de la nation prend l’initiative de s’improviser saltimbanque.

La loi, expression de la volonté générale, mérite sans doute un peu plus de respect que d’être traitée avec désinvolture. Ne serait-ce que pour les électeurs qui n’ont pas choisi d’être représentés par un comique ou par les personnes qui aujourd’hui souffrent réellement de discrimination. A manquer de considération tant à l’égard de son mandat qu’à celui de la loi, on pourrait presque reprocher à Madame Avia d’être legistophobe. Comme le disait très justement l’entraîneur de l’équipe de football de Nancy à qui on reprochait le manque de virtuosité du jeu de ses joueurs : « Si vous voulez du spectacle, allez au cirque ».

L’Education nationale est-elle « glottophobe » ?

Mais au-delà de cet humour mal placé, le recours à ce concept de « glottophobie » interpelle. En premier lieu parce qu’il est ridicule de vouloir sacraliser les accents et intonations. Quand j’étais à l’école publique à Nancy, mes professeurs nous reprenaient quand, parfois, une approbation était exprimée par un « uuui », que l’on racontait que nos parents prenaient du « cafaaii » ou encore que nous mangions du « pââté » lorrain. Dois-je aujourd’hui reprocher à l’Education nationale de m’avoir donné des professeurs « glottophobes » ? Ou dois-je plutôt éprouver de la gratitude à l’égard de l’école de la République qui veille à faire en sorte que chaque citoyen puisse accéder à la connaissance et à la maîtrise de la langue française ?

Parce que, justement, la maîtrise de la langue est un facteur d’émancipation, le français est sans doute le bien le plus précieux que nous avons, il permet de nous relier les uns les autres à notre histoire, à notre culture, à notre bien commun. La maîtrise de la langue contribue à manifester du respect à l’égard de nos différents interlocuteurs, c’est une marque de savoir vivre et, pour reprendre un terme à la mode, cela concourt au « vivre-ensemble ».

Si la proposition de loi de Madame Avia était effectivement appliquée, que signifierait lutter contre la « glottophobie » ? Pourra-t-on reprocher à une agence de communication d’avoir rejeté une candidature au motif que le postulant s’exprimait dans un français approximatif ? Pourra-t-on encore condamner un restaurant alsacien pour avoir refusé d’embaucher comme serveur une personne au fort accent béarnais ? L’arsenal juridique contre les discriminations est déjà suffisamment chargé pour permettre de lutter contre les démarches méprisantes et réellement discriminatoires.

La phobie de l’égalité

Surtout, vouloir, même sur le ton de l’humour, ajouter des phobies partout dans le Code pénal (comme si nous n’en n’avions pas déjà suffisamment), revient à dévoyer le principe d’égalité. En réalité, on ne fait qu’opposer les Français les uns aux autres, chacun ne devant se définir que comme étant la victime de l’autre, tout le monde dispose de sa petite catégorie dans laquelle il peut se définir comme victime d’une quelconque phobie.

Cette multiplication des mots en « -phobe » traduit une pensée qui consiste à transformer le principe d’égalité de tous en non-discrimination de chacun ; qui ne conçoit l’intérêt général qu’en sommes d’intérêts particuliers ; qui favorise l’individualisme par rapport à la société et qui encourage la revendication permanente d’un droit à la différence au détriment du bien commun. Et ça, ce n’est vraiment pas très drôle.

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