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Georges forever

2021 marquera aussi les 40 ans de la disparition de Brassens

Georges forever
Georges Brassens dans les années 50, photo d'archive © BENAROCH/SIPA Numéro de reportage : 00293278_000002

2021 est décidément une année fertile en commémorations et célébrations. Napoléon bien sûr, Flaubert et Baudelaire sans doute, Frédéric Dard certainement, Dante bientôt.
Et Georges Brassens.


J’ai un souvenir très vif de son passage au théâtre du Gymnase à Marseille, vers 1966. Une scène nue, une chaise, un contrebassiste taciturne (tous les contrebassistes sont taciturnes, si vous êtes jovial et expansif, apprenez le saxo ou mieux encore, l’accordéon), et ce petit bonhomme moustachu arrivant sa guitare à la main, tenue par l’échancrure du ventre. Un vague sourire gêné de l’homme qui s’excuse d’être là, on ne l’y reprendra plus, promis — et qui après avoir mis un pied sur la chaise et calé l’instrument dans la position idoine de ceux qui « se grattent le ventre en chantant des chansons », débuta par le Bulletin de santé :

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« Si j’ai trahi les gros, les joufflus, les obèses,
C’est que je baise, que je baise, que je baise,
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute,
Je suis hanté le rut le rut le rut le rut. »

N’étant pas lecteur de France-Dimanche, j’ignorais que Brassens, qui a commencé sa carrière dans les années 1950 en petit gros chez Patachou (si vous ne vous rappelez pas Patachou, écoutez-la), avait effectivement perdu beaucoup de poids, et que l’on suspectait chez lui « ce mal mystérieux dont on cache le nom », qui l’emporta effectivement vingt ans plus tard. Mais le démarquage de Mallarmé (« Je suis hanté l’azur l’azur l’azur l’azur »), l’anaphore des « je baise » comme s’il voulait enfoncer le… clou, un léger gloussement en articulant le dernier vers (le contrebassiste, lui, restait impavide), tout me ravissait.

Je gratouillais tant bien que mal, à l’époque. Je gratouillais du Brassens, entonnant d’une voix de fausset (je muais, depuis, ça s’est stabilisé) le Gorille (deux accords, trois si vous voulez faire riche) ou la Mauvaise réputation. Nous gratouillions tous du Brassens, il a alimenté les premiers pas guitaristiques de tous les Jimi Hendrix français.

Nous avions d’autant plus de mérite qu’il ne passait jamais à la radio, ni sur la chaîne unique de télévision. Les yéyés oui, Brassens non. L’idole des jeunes n’offrait aucun danger pour les chastes oreilles des baby boomers, Sheila et Hughes Aufray non plus. Ni même Claude François, dont France-Dimanche qui nous disait tout sur la façon dont le crabe courait après Brassens, ne racontait rien, à l’époque, sur ses amours avec telle ou telle nymphette quelque peu mineure…

Nous attendions, en gros tous les deux ans, la parution de l’album suivant, toujours plein de merveilles. Sa maison de disques ne le pressait pas — comme elle ne pressait pas Brel, Barbara ou Ferré. Ils produisaient à leur rythme des chansons qui n’étaient pas des « tubes », mais qui se vendaient bien. Auraient-ils supporté, les uns et les autres, qu’un impresario les tanne en leur disant « Allez, coco, tu viens de faire un tabac, faut surfer sur le succès, mon gros » ? Quel artiste, même de génie, ne serait pas stérilisé par de telles contraintes ?

Il y avait des filiations quasi automatiques chez les guitaristes. On avait commencé avec Brassens, on continuait avec Antoine, Greame Alwright et les Beatles. Maxime Le Forestier, qui a magnifiquement perpétué l’héritage de Georges, au point de l’aider à chanter, quelques semaines avant sa mort, les Passantes pour le plaisir ineffable de Lino Ventura, n’a pas commencé autrement. Il est fort probable que les milliers de gratouilleurs qui hantaient les queues de cinéma en ânonnant Let it be avec un joli accent du terroir s’étaient fait les ongles sur l’Orage (l’une des plus belles) ou les Trompettes de la renommée, qu’aucune radio, pas même Nostalgie, ne passe plus parce que le lobby LGBT ne le permettrait pas :

« Sonneraient-elles plus fort, les divines trompettes
Si comme tout un chacun, j’étais un peu tapette,
Si je me déhanchais, comme une demoiselle,
Et prenait tout à coup des allures de gazelle ?
Mais je ne sache pas qu’ça profite à ces drôles
Qu’ça confère à leur gloire une once de plus-value
De jouer le jeu d’l’amour en inversant les rôles
Le crime pédérasique aujourd’hui ne paie plus… »

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À noter que personne ne prend non plus le risque de diffuser « Misogynie à part », où parodiant encore une fois Valéry (entre Sétois, hein…), Georges distinguait les « emmerdantes », les « emmerdeuses » et les « emmerderesses »… Qu’est-ce qu’on vivait bien, avant Twitter !

Sauf que cette misogynie affectée, héritée de la verve gaillarde des chansons paillardes françaises, n’était que de la tendresse au second degré — écoutez donc la Première fille ou Dans l’eau de la claire fontaine… 
Ça s’est perdu, d’aimer Brassens. Quand il m’est arrivé de le citer, en classe, c’était dans le silence qui accompagne les grands malentendus. Au cimetière marin de Sète, où il voisine Paul Valéry (rappelez-vous la Supplique pour être enterré sur la plage de Sète), la tombe du baladin est encore visitée, mais par des baby boomers cacochymes. Elle sera bientôt rendue au silence de la mer, juste en dessous — « la mer, la mer toujours recommencée », disait Paul Valéry, enterré à quelques mètres. Il restera de Brassens quelques vers, quelques mélodies. Ma foi, ça ne sera pas si mal, il ne reste guère davantage des vrais troubadours médiévaux dont il a assuré la descendance, ou de François Villon, dont il avait mis en musique les Neiges d’antan.


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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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