Le 25 septembre, l’historienne Joan Scott, la papesse américaine des études sur le genre, donnait une conférence à l’université Paris 7. S’y étaient notamment donnés rendez-vous le sociologue Eric Fassin et la fondatrice de la revue Clio Françoise Thébaud, sous l’égide de l’Institut Emilie du Châtelet. Intitulée « Des bons usages du genre et de quelques autres », l’allocution de Joan Scott se proposait de faire le point sur le sens du mot « genre ». Elle le trouve souvent galvaudé. Selon elle, le terme français lui-même ne recouvre pas toutes les acceptions du « gender » et en est une traduction insuffisante. Lors de son introduction, Eric Fassin présente Joan Scott comme une personne qui dérange en France. Ses thèses suscitent la polémique ou ne sont tout simplement pas comprises. Auréolée de ce statut de rebelle par rapport à la norme, l’historienne américaine récuse la dénomination de « théories du genre » pour celle « d’études sur le genre ». Pourtant, ces études sont loin d’être dévalorisées actuellement au sein des institutions universitaires. Les participants à cette conférence se sont notamment félicités de l’institutionnalisation prometteuse des études sur le genre qui bénéficient à présent de parcours universitaires spécifiques. La promesse du neuf n’est pas sans attrait pour les étudiants. Le gender est en corrélation étroite avec une nouvelle forme de féminisme qui travaille à la subversion du sexe considéré comme une oppression. Il s’agit de remplacer la catégorie biologique du sexe par la catégorie culturelle du genre.

Dans son ouvrage Trouble dans le genre, Judith Butler interroge déjà la « catégorie femme » qui n’aurait, selon elle, de pertinence que dans le cadre d’une matrice hétérosexuelle forcément aliénante. Il s’agit de libérer l’individu de tout atavisme naturel en lui donnant la possibilité du choix de son genre en dehors de déterminismes culturels. En cela, déconstruire la catégorie « sexe » conquiert une légitimité qui n’est pas anodine car il s’agit de « semer le trouble ». Aussi, le concept de « genre » est-il éminemment fluctuant de sorte que l’on ne sait plus quels contenus notionnels il recouvre. Dès lors, penser la politique contemporaine ou l’Histoire littéraire s’inscrit dans un vaste mouvement de subversion. C’est ainsi que Joan Scott fustige dans Politics of the veils la loi interdisant le port du voile dans l’espace public en France. Elle considère cette interdiction moins comme la garantie d’une liberté publique à l’encontre d’une religion qui restreint la mixité française que comme une restriction incompréhensible de liberté à l’encontre des femmes musulmanes. Par conséquent,  cette loi ne serait rien d’autre que la résistance des « hétéronormés blancs et chrétiens » face au changement qui vient, l’avènement du progrès, c’est-à-dire un multiculturalisme à l’américaine et ses innombrables bienfaits. Cet ouvrage non traduit en France est une lecture critique et orientée du modèle français fondé sur la laïcité. En cela, étudier la laïcité ou l’identité nationale par le prisme du « gender » déforme l’appréhension du problème en en faisant un combat de la liberté contre une norme oppressive alors que précisément le voile provient lui-même d’une norme dogmatique qui vise à effacer la féminité.

Aussi peut-on voir que les études sur le genre ne se contentent pas de la théorie mais amorcent un changement concret de regard sur la société. Cette volonté d’inscrire une lecture autre de la réalité, dépouillée de la différence et de la complémentarité entre les sexes, annonce également une appréhension neuve des ouvrages écrits par des femmes sous l’Ancien Régime. A cette période, nombreux sont les mémoires féminins. Ils témoignent d’une paradoxale liberté des salonnières et des femmes aristocrates. Certains chercheurs vont même jusqu’à parler de « proto-féminisme ». Sans aller jusque là, comment comprendre ces textes sans effort de recontextualisation et sans travail pour ressaisir leur sens juste ? Sans cette recherche, ces textes ne pourront acquérir qu’une signification imposée a posteriori par la force de la vogue. Si le régime monarchique semble être pour les contemporains la forme la plus avancée d’une oppression féminine déguisée, si insidieuse que même les salonnières comme Julie d’Angennes, Madame du Deffand, ou Mme d’Epinay – pour ne citer qu’elles – en aurait été victimes sans s’en apercevoir, c’est réduire cette époque à l’aliénation de l’individu alors que paradoxalement, sphères politiques et artistiques laissaient les femmes s’y épanouir. En cela, cette relecture de l’Histoire Littéraire tendra à la réduire et à éviter d’interroger son essence et ce qui pour nos esprits démocratiques commande un effort d’adaptation supplémentaire aux textes. Pourtant, les textes antérieurs du patrimoine culturel français sont cruciaux pour le lecteur contemporain. Ils lui permettent d’appréhender la direction, c’est-à-dire le sens de ce que nous appelons progrès, et ainsi amorcent parfois une modification salutaire de sa trajectoire.

Dès lors, force est de constater que l’essor des « études sur le genre » signifie une perte de sens aussi bien littéralement que symboliquement. Dans cette perspective, Monique Wittig est l’une des premières intellectuelles à avoir milité dans ses ouvrages pour une féminisation de la syntaxe. Si l’égalité doit se trouver partout, il convient notamment de féminiser les substantifs désignant des professions. « Auteure » ou « écrivaine » fleurissent. On ne sait si modifier ainsi la langue ne coïncide pas avec une perte esthétique. Même si une langue évolue, faut-il pour autant que cela soit par une recréation forcée ? La récente suppression de « Mademoiselle » jugé comme un signe d’oppression masculine en témoigne. Il y a des survivances qui mériteraient d’être sauvegardées sans entrer dans le débat vain d’une libération individuelle qui ne pourrait s’accomplir qu’en déconstruisant les normes sur lesquelles sont fondées toute société.

Cette nouvelle appréhension du réel passe par une nécessaire altération de tous les concepts solides. Plus largement, les women studies reposent sur l’étude de la conformation ou de la violation aux principes féministes. Au printemps 2011, on se souvient de la controverse suscitée par les nouveaux manuels scolaires de Sciences et Vie de la Terre consacrant un chapitre entier aux « gender studies » sous le titre « Devenir Homme ou Femme ». La mouvance cristallisée par « le devenir » marque une désubstantialisation de l’être au profit de l’indéfini. À ce propos, Judith Butler souligne qu’il n’existe pas seulement le genre masculin et le genre féminin mais un nombre indéterminé de genres. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Sur ce sujet, Vincent Peillon a déclaré : « Je suis contre la théorie du genre mais pour l’égalité fille / garçon ». La pauvreté de la déclaration ne doit pas masquer la perplexité des autorités face aux études sur le genre qui reçoivent un accueil ou favorable ou méfiant. C’est que le « gender » n’est qu’un écran de fumée qui empêche la lutte contre les discriminations véritables qui touchent les femmes notamment dans le monde de l’entreprise. Par ailleurs, il marque la scission du Mouvement de Libération de la Femme en deux directions. « Osez le féminisme » tend à l’emporter sur un féminisme plus modéré qui peine à se faire entendre. Ainsi, à la Sorbonne, Sylviane Agacinski s’est-elle également saisi du problème en défendant la ligne « Vallaud-Belkacem » selon laquelle l’égalité totale homme/femme ne peut que passer par une redéfinition des sexes au profit du gender. Par là, elle s’avère dangereuse car elle remet en cause l’approche essentialiste fondée sur une lecture sexualisée de la société alors que le « gender » parle de « rôles » que l’on peut interchanger à sa guise. Mais introduire le désordre, c’est s’ériger contre l’inégalité imputée à la Nature. C’est résister aux gouvernants qui protègeraient les privilèges des hommes par la Culture.

Dans cette perspective, Joan Scott relie le « choc des civilisations », qui travaille la sphère intellectuelle, à la place des musulmans en France. Elle souligne ce qui pour elle est une incohérence du modèle français : une majorité de citoyens se positionne contre l’Islam à cause de la place – ou plutôt de l’absence de place – accordée à la femme, comme un prétexte pour effacer la propre ardoise de l’Occident en la matière. Ainsi, le voile permettrait de voiler les problèmes des femmes en Occident. Elle argue ainsi du fait que les violences faites aux femmes et les différences en matière de salaires persistent. Dès lors, cette lecture orientée occulte sciemment la mixité occidentale qui n’est pas l’apanage de la modernité ou de la République mais qui innerve l’Histoire Européenne où femmes de lettres et de pouvoir se sont succédé et où le féminin était partout visible. Peut-on en dire autant des pays majoritairement musulmans ?

La nature incontrôlable du genre se manifeste par l’impossibilité de saisir son sens. Il peut signifier tout ou rien. Pour Eric Fassin, ce progrès est le signe que « la subversion de l’identité » libère l’individu. Les récentes manifestations contre la déconstruction de la famille et de la filiation par l’Etat reflétaient une inquiétude profonde. Toujours, selon lui, les résistances ne sont que les reliquats d’une Société archaïque en voie de désagrégation. C’est ainsi qu’il souligne que les conservateurs seront de moins audibles dans la Société française qui vient. Preuve en est, selon lui, qu’ils sont cantonnés au pastiche avec les « Hommen », au risible involontaire d’une Christine Boutin, ou à la parodie médiatique mais bien entendue d’une Frigide Barjot. Le succès de la mobilisation contre le Mariage pour Tous manifeste le bien-fondé de son combat. De plus en plus, le conservatisme a la responsabilité de sauvegarder l’essentiel face au Progrès duquel se réclame les gender studies. Bref, le vrai rebelle n’est peut-être pas celui que l’on croit…

*Photo : Duel au fleuret entre le chevalier d’Éon et Monsieur de St Georges. 00372794_000007.