Home Édition Abonné Décembre 2019 Galápagos, macaques et homos


Galápagos, macaques et homos

Peggy la Science

Galápagos, macaques et homos
Iguanes marins des Galapagos. (c) Guillaume Blanchard

 


Instinct de conservation chez les pinsons, relations hommes-femmes et homosexualité “primordiale”, Peggy Sastre nous dit tout. Il manquait une rubrique scientifique à Causeur. A vous les labos!


L’absence de danger n’évite pas la peur

Le 24 novembre, L’Origine des Espèces de Charles Darwin fêtait ses 160 ans. Que le naturaliste ait conçu la théorie de l’évolution en observant notamment les pinsons des îles Galápagos est aujourd’hui connu. Ce qui l’est peut-être moins, c’est ce qui lui a facilité la tâche : les piafs n’ayant jamais vu d’humain, ils n’avaient pas peur du bonhomme et se laissaient choper comme de rien. Ensuite, les choses se sont gâtées. Avec la colonisation de l’archipel, c’est toute une tripotée de prédateurs invasifs – surtout des chats et des rats – qui se sont mis à se jeter sur les oiseaux, qui plus est avec des motivations bien peu scientifiques. En toute bonne logique évolutionnaire, les pinsons sont donc devenus plus trouillards : une fois l’environnement modifié (des prédateurs à gogo), les oiseaux vigilants et peureux ont eu davantage de descendants et les espèces ont ainsi proprement évolué pour compter une majorité d’individus vigilants et peureux. Mais dans un sens – l’apparition du comportement – comme dans l’autre – sa disparition –, les processus évolutifs interviennent avec un effet retard par rapport à l’état de l’environnement et des organismes à l’instant T. C’est sur une telle inertie qu’a travaillé Kiyoko M. Gotanda, du département de zoologie de l’université de Cambridge (Royaume-Uni). Dans son étude, publiée quelques jours avant l’anniversaire éditorial de son illustre ancêtre académique, la chercheuse montre que sur les îles où les pinsons cohabitent avec des prédateurs, les oiseaux s’envolaient plus vite et plus loin que ceux des îles préservées d’invasifs importés par les humains. Ce qui semble aller de soi. Mais elle montre aussi que le comportement antiprédateur des oiseaux perdure sur les îles où les chats et les rats ont été totalement éradiqués depuis une bonne dizaine d’années – ce qui, compte tenu du renouvellement des générations des pinsons, ne peut s’expliquer par le fait que les oiseaux en aient un quelconque souvenir. Sa meilleure hypothèse : que le comportement ait été transmis de génération en génération, qu’importe que les prédateurs aient disparu. Par quel mécanisme ? La scientifique compte prochainement élucider le mystère.

Référence: tinyurl.com/PinsonsPeureux

Pousse-toi de mon mâle alpha

On aurait tendance à l’oublier lorsqu’on offre trop de temps de cervelle disponible à la propagande néoféministe, mais les liens que tissent les hommes et les femmes sont un élément positivement structurant des sociétés humaines. Contrairement à la grande majorité des espèces animales en général et mammifères en particulier, les humains sont l’une des rares où le commerce des sexes ne s’arrête pas à la fécondation. Par exemple, la division du travail reproductif – que nos mâles prennent tendanciellement en charge la collecte des ressources matérielles nécessaires au bon fonctionnement de la famille lorsque nos femelles sont occupées aux tâches énergiquement demandeuses que sont la grossesse et l’allaitement – est aujourd’hui analysée comme l’un des principaux moteurs de l’évolution, non seulement du couple humain, mais aussi et surtout de notre espèce et de ses caractéristiques parmi les plus exceptionnelles. Soit un gros cerveau, des aptitudes cognitives sophistiquées et une adaptabilité quasiment à toute épreuve aux quatre coins de la planète.

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Assez logiquement, la sélection sexuelle aura poussé les femelles humaines à se tirer la bourre pour se dénicher le meilleur mâle – le plus protecteur, le plus pourvoyeur et le plus redoutable. Mais si le phénomène est largement documenté dans notre espèce, les données chez d’autres primates se font plus rares. L’équipe de Julia Ostner, spécialiste d’écologie comportementale au sein de l’Institut Johann-Friedrich-Blumenbach de zoologie et d’anthropologie de l’université de Göttigen, a décidé de combler ces lacunes en allant faire un tour du côté des macaques d’Assam. Il en ressort que la concurrence entre femelles macaques cible directement le pouvoir et le potentiel d’investissement paternel des mâles. En l’espèce, deux traits déterminent l’attractivité des mâles aux yeux des femelles : le rang dans la hiérarchie sociale, qui indique que le mâle pourra se débrouiller pour trouver des ressources et se défendre si jamais on cherche à les lui piquer, et le fait que monsieur ait été vu en compagnie de juvéniles. Deux traits que l’on sait d’ailleurs cruciaux chez les humains pour faire chavirer le cœur de ces dames.

Référence : tinyurl.com/MonMacaqueAMoi

Homosexualité primordiale

En l’état actuel de nos connaissances, il n’existe pas moins de 1 500 espèces au sein desquelles des comportements homosexuels ont été documentés. On est donc très loin du « contre-nature ». Une universalité qui turlupine tant les biologistes que le sujet a désormais son petit nom, le « paradoxe darwinien » : pourquoi l’homosexualité existe-t-elle, et existe-t-elle autant partout, alors qu’elle semble stérile ? Depuis un petit bout de temps, des chercheurs ont pris à bras-le-corps cette question pour montrer que l’homosexualité avait en réalité des avantages reproductifs – une des hypothèses parmi les plus solides veut que les mêmes gènes « générateurs » d’homosexualité chez les hommes induisent une plus grande fertilité des femmes apparentées. L’équipe de Caitlin E. McDonough, doctorante en biologie reproductive évolutionnaire à l’université de Syracuse (État de New York) va encore plus loin : le problème tient surtout à la question qui a été posée. Au lieu de « pourquoi l’homosexualité existe-t-elle ? », les chercheurs proposent de se demander « pourquoi n’existerait-elle pas ? » Selon ce modèle, ils estiment que l’homosexualité étant rarement exclusive chez les animaux, elle relèverait d’un comportement « neutre » et que l’évolution, en grande paresseuse devant l’éternel, ne s’est pas fatiguée à l’éliminer. Un changement de paradigme ouvrant sur une autre passionnante question : et si l’homosexualité était en réalité une forme de sexualité primitive ?

Référence : tinyurl.com/NouvelleDonne

Décembre 2019 - Causeur #74

Article extrait du Magazine Causeur


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Peggy Sastre est une journaliste scientifique, essayiste, traductrice et blogueuse française. Dernière publication, "La Haine orpheline" (Anne Carrière, 2020)

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