Michel Grünewald publie De la France d’abord à la France seule, l’Action Française face au national-socialisme et au Troisième Reich


Comment Charles Maurras, alors qu’il avait professé depuis toujours un anti-germanisme radical auquel il n’avait jamais renoncé, même au plus fort de l’Occupation, put-il être condamné en 1945 à la dégradation nationale et à la réclusion perpétuelle pour intelligence avec l’ennemi ? Fut-ce le résultat d’une injustice si criante qu’elle en devenait presque bouffonne, comme Maurras lui-même tenta de le démontrer après coup, pointant les irrégularités de la procédure, les mensonges des « experts » et la duplicité de juges surtout soucieux de racheter leur propre inconduite ? Fut-ce la conséquence d’une aporie inhérente à sa doctrine ? Ou bien le résultat d’une contradiction vertigineuse, sans doute inexcusable, mais pas tout à fait inexplicable ? C’est à cet « angle mort de l’historiographie » que Michel Grünewald, qui enseigne la civilisation allemande à l’université de Metz, vient de consacrer une somme dont on peut parier qu’elle restera longtemps l’ouvrage de référence, De la France d’abord à la France seule, l’Action Française face au national-socialisme et au Troisième Reich(1).

Contre l’Allemagne éternelle

Le premier élément de l’énigme tient à la profondeur et à la permanence de l’anti-germanisme maurrassien, reprise au sein du journal l’Action Française par « une équipe rédactionnelle d’une exceptionnelle stabilité » qui accepte sans hésitation de se conformer à cette « grille idéologique unique » établie par Maurras à la fin du XIXe siècle, à partir d’une réflexion sur les Discours à la nation allemande de Fichte. Élaborée au début de l’affaire Dreyfus par un jeune écrivain de vingt-huit ans, cette conception « s’inscrivait dans une perspective double : il s’agissait pour lui, d’une part, de dénoncer tout ce qui était allemand, au motif que le germanisme était incompatible avec la civilisation telle qu’il l’entendait », d’autre part, de démontrer que les Allemands étaient conviés par Fichte « à une véritable entreprise de domination universelle, destinée à mettre à mal », au nom de la supériorité supposée de « l’homme allemand, All-Mann », les fondements de l’ordre classique hérité de Rome et d’Athènes. Confirmée par la Première guerre mondiale et le pangermanisme belliqueux d’un Guillaume II, cette lecture paraît donc parfaitement opératoire pour penser le national-socialisme à partir des années 20. À propos de ce dernier, Maurras, mais aussi Léon Daudet ou Jacques Bainville « eurent d’emblée la certitude (qu’il) s’inscrivait dans la continuité de l’histoire allemande » : l’Allemagne hitlérienne, écrit ainsi Daudet en 1935, c’est « l’Allemagne tout court, l’Allemagne éternelle ».

Tel est d’ailleurs le titre – Devant l’Allemagne éternelle, sous-titré « Gaulois, Germains, Latins » -, que Maurras donne à un recueil de ses articles paru en 1937. Et ce choix suffit à éclairer la perspective : pour lui, il n’existe qu’une seule et même Germanie, des sombres forêts décrites par Tacite jusqu’à Luther, des grands romantiques et de Fichte à Hitler. Une Germanie éternellement ennemie de l’ordre classique dont la France est l’héritière, et dont le nazisme ne serait donc que la forme ultime, paroxystique et caricaturale.

De là, d’une part, l’extrême hostilité de l’Action Française au nazisme dès des années 20, sa dénonciation permanente d’un mouvement « violent et primitif », comme le note Bainville en 1931, et ses efforts pour faire traduire et diffuser Mein Kampf après 1934, afin d’ouvrir les yeux aux Français sur la réalité de la barbarie nazie.

Mais de là découle aussi, d’autre part, une certaine incapacité à saisir dans toute son étendue la singularité du national-socialisme – même si Michel Grünewald relève opportunément certaines intuitions qui  auraient pu conduire à une prise de conscience de cette originalité : ainsi, lorsque Maurras évoque « un humanitarisme retourné, analogue au jacobinisme et au bolchevisme » (AF, 27 IX 1933), un genre d’ « Islam » germanique, voire une « religion ethnique », comme l’écrit Daudet ( AF, 12 XI 1933). Mais l’Action Française n’ira pas jusqu’au bout cette analyse – et c’est en partie pour cette raison que, quelques années plus tard, son anti-germanisme radical ne l’empêchera pas de s’accommoder de la collaboration.

La collaboration à la suite du Maréchal

Au moment de la Débâcle, l’Action Française, qui va bientôt se réfugier à Lyon, est intégralement dirigée par des intellectuels  qui, au regard des statistiques démographiques de l’époque (où la durée de vie moyenne d’un homme ne dépasse pas 63 ans), peuvent être considérés comme de grands vieillards : Jacques Delebecque, le petit jeune de la bande, a 65 ans, Maurice Pujo sera bientôt septuagénaire, mais Daudet va sur ses 73 ans et Maurras, leur chef incontesté, a dépassé les 72. Bref, ils n’ont plus l’âge de remettre en cause leurs certitudes fondamentales.

La première conséquence, c’est donc, incontestablement, la persistance de leur anti-germanisme. Tandis que « la France seule » devient la devise du journal, l’Action Française n’hésite pas à vilipender ce qu’elle appelle « le collaborationnisme », à attaquer Laval et Déat, ou à rompre publiquement avec d’anciens rédacteurs passés du mauvais côté de la « ligne de crête » où elle entend se situer, comme Georges Claude, Robert Brasillach ou Lucien Rebatet. Pas question pour elle de céder aux sirènes de « l’Europe nouvelle » ou de l’ordre national-socialiste. La France seule : ce qui signifie qu’elle entend rester à « équidistance » des autres États. Mais comment faire lorsque le monde entier est en guerre, et que l’on est occupé par son ennemi héréditaire, celui qu’on n’a jamais cessé de dénoncer comme le fossoyeur de la civilisation ? C’est à ce niveau qu’apparaît la contradiction qui constitue le cœur de l’ouvrage de Michel Grünewald.

Contradiction d’autant plus vertigineuse, qu’il s’agit d’une contradiction avec soi-même: si Maurras a été condamné pour « intelligence avec l’ennemi », c’est parce qu’il s’était rendu coupable d’une mésintelligence avec lui-même – et avec les principes qu’il défendait depuis plus d’un demi-siècle, en particulier le regard critique, et le réalisme politique.

Le renoncement radical à toute approche critique est ainsi énoncé, comme un postulat sur lequel ne reviendra plus, dès la fin juin 1940, lorsque Maurras déclare « Fou, et fou à lier, n’importe quel Français qui voudrait se substituer son jugement à celui qu’ont émis les compétences militaires des Pétain et des Weygand. Ces grands Français avaient sous les yeux tous les renseignements qu’il importait de savoir. Absolument personne ne pouvait en juger comme eux. Que les spécialistes aigris élèvent leurs murmures, ce n’est qu’une offense au bon sens ». Et voilà pour De Gaulle dont Maurras saluait les qualités et le patriotisme quelques mois plus tôt dans le même journal. En fait, dès cette date, le Maréchal apparaît comme un « sauveur miraculeux », fruit d’une « divine surprise » : un registre religieux qui exige la foi du charbonnier, c’est à dire, un renoncement conscient, volontaire, total et sans restriction à tout jugement, à toute discussion, et même à tout questionnement. Une obéissance sans limites, comme celle du Perinde ac Cadaver des Jésuites, ou du « Crois ou meurs » quasi-islamique que Maurras reprochait au nazisme en 1933… Autrement dit, une attitude qui va à rebours de celle qu’il a toujours défendue et pratiquée. Celle-ci présuppose que Pétain et ses proches, « hommes bons et sages », écrira Maurras après la guerre(2), savent mieux que quiconque ce qu’il faut faire, que leurs intentions sont pures, leur probité sans tache, et qu’ils sont libres de leurs mouvements et de leurs décisions. À l’égard de l’État français, note donc Maurras en novembre 1940, « notre devoir est double : d’abord le laisser faire », sans jamais contester, puis lui faciliter la tâche en suscitant « une atmosphère de confiance absolue ». En juillet 1942, il continue de déclarer qu’« en ces matières dont tout le monde ignore le premier mot, c’est merveille et prodige de posséder un tel arbitre ».

Acceptant de se laisser conduire par la main comme un enfant ou un aveugle, Maurras renonce du même coup au réalisme politique qui formait l’autre colonne porteuse de sa démarche. Il y renonce en refusant d’ouvrir les yeux sur ce qui se passe effectivement autour du Maréchal, et en continuant de lui obéir, vaille que vaille, même après novembre 1942 ou juin 1944 : nous sommes, dit-il, « décidés à faire exécuter n’importe laquelle des mesures qu’il s’arrête (…) dans le sens qu’il a jugé utile ou meilleur, mais dont il possède seul la haute raison » (AF, 3 VII 1942). C’est pour cette raison que Maurras et l’Action Française feront campagne contre la Résistance, mais pour le service du travail obligatoire (STO), allant jusqu’à déclarer que les jeunes Français « n’ont pas le droit de s’y soustraire » (Delebecque, 17 VI 1943), comme les y poussent une partie du clergé catholique et « la campagne anglo-soviétique pour la désertion ». Mais le renoncement au réalisme consiste surtout, à l’époque, à refuser de voir la singularité du nazisme. « Tous les calculs de l’Action Française », observe très justement Grünewald, reposaient sur l’hypothèse que le national-socialisme était un vrai nationalisme » (p.310) : et par conséquent, un ennemi , certes, mais dominé par le sens de son propre intérêt, accessible par conséquent à une rationalité minimale, et donc potentiellement ouvert à la négociation, au compromis. D’où l’idée qu’en restant bien tranquille, en ne bougeant pas, en ne le provoquant pas, on éviterait les coups et les morsures. Et qu’en se montrant complaisant, on gagnerait peut-être même l’indulgence du vainqueur. Un calcul rationnel qui eût été pertinent avec un adversaire lui-même mû par la raison ; mais qui devenait absurde avec un ennemi dominé par une « religion politique » absolument irréductible à de telles considérations. Ce que Maurras et ses proches, connaissant bien Mein Kampf, auraient dû comprendre.

Mais justement, peut-être n’étaient-ils pas, ou plus en mesure de le faire. Derrière cette contradiction incompréhensible, derrière ces reniements de soi-même et les dérapages incontrôlés qu’ils vont provoquer, notamment sur la question juive, largement explorée par Grünewald (pp. 249-257), il y a, on l’a déjà noté, l’âge du capitaine et de ses principaux matelots – qui ne comprennent plus très bien de quoi il est question et qui réutilisent, pour interpréter les événements, des schémas mentaux ossifiés et inadaptés qui connaîtront leur point d’orgue avec la fameuse apostrophe de Maurras à l’issue de son procès : « c’est la revanche de Dreyfus »…

À quoi s’ajoute, sans doute lié en partie à cet âge avancé, le sentiment complexe qui semble dominer ces vieillards réfugiés à Lyon: un sentiment où se mêle la colère, l’impuissance face au désastre, la conviction que la France n’a jamais été aussi bas, même « au plus noir de notre passé » (AF 4 XII 1942), « même aux heures les plus désespérées de la guerre de Cent ans » (AF 16 VII 1943), et finalement, quelque chose qui ressemble à la panique. Un tel sentiment n’excuse rien, mais il explique vraisemblablement certaines choses ; Il se dissipera peu à peu après la guerre, mais sous l’Occupation, il semble avoir poussé Maurras et ses compagnons sur des chemins objectivement inacceptables, hors des voies de l’intelligence qu’ils avaient entendu suivre jusque-là.

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