La Confrérie fondée en 1928, interdite dans plusieurs pays, présente une nouvelle génération et développe sa stratégie prosélyte et anti-laïcité dans toute l’Europe.


 

Déjà en 2002, se tenait à Bonn une conférence des Frères musulmans autour du sujet « l’éducation musulmane en Europe ». Organisée par le Centre culturel islamique d’Irlande et les « Associations of Muslim Social Scientists »[1] du Royaume-Uni et d’Allemagne, la conférence accueillait des personnalités européennes proches des Frères musulmans comme Tariq Ramadan, Mohamed Karmous[2], Ahmed Jaballah[3] ou encore Ibrahim Al-Zayat[4]. Le but était d’indiquer aux jeunes générations la manœuvre à suivre pour articuler le message et l’esprit de l’islam dans le monde occidental actuel, et de relever le défi que représentent les programmes scolaires laïques incompatibles avec la religion de Mahomet.

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Youssef Al-Qaradawi, éminence grise

Le message et l’esprit de l’islam prosélyte, rigoriste et politique des Frères musulmans comme le dit si bien récemment Bernard Rougier « c’est d’en finir avec la diversité des musulmans, de les cataloguer, de les mettre sous la rubrique “musulman” en leur donnant la définition de leur appartenance pour prendre le pouvoir sur eux et parler en leur nom » (Les territoires conquis de l’islamisme, PUF).

Les Frères musulmans représentent le groupe sunnite et islamique le plus influent au monde. Dans de nombreux pays, leur organisation est interdite, principalement dans le monde arabe, car classée « organisation terroriste ». Des mesures allant dans ce sens sont régulièrement envisagées en Europe ou aux États-Unis. Récemment, le site Interception a parlé d’une réunion secrète des frères dans laquelle le groupe fait référence aux infrastructures de 79 pays. Cette présence dans tant de pays est remarquable pour une organisation considérée comme secrète.

S’il était Français, il aurait pu prendre sa retraite il y a environ 3 ou 4 décennies. Mais Youssef Al-Qaradawi[5], le « Cheikh », l’éminence grise des Frères musulmans, est resté une institution jusqu’à l’âge de 92 ans. Autrefois omniprésent en Europe, il est maintenant exilé au Qatar. Il a été le chef spirituel des Frères musulmans au cours des dernières décennies et a construit et développé depuis l’Irlande toutes les structures essentielles des Frères Musulmans dont ils disposent aujourd’hui.

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Al-Qaradawi a été co-fondateur du Conseil Européen pour les fatwas et la recherche (ECFR)[6] – une institution qui émet des avis juridiques islamiques simplifiés, pour les musulmans d’Europe, répondant à à peu près tous types de situations. Il a dirigé également l’Union internationale des savants musulmans (UISM) pendant une dizaine d’années. Et ce n’est pas tout ! Les structures associatives des Frères musulmans, que ce soit au niveau européen la Fédération des organisations islamiques en Europe (FIOE) ou des associations nationales comme l’UOIF de l’époque – aujourd’hui MDF, Musulmans de France – ont été inspirées par lui.

Une nouvelle génération arrive

Al-Qaradawi, qui a non seulement exigé l’anéantissement d’Israël et qui, au cours de sa vie, a défendu ou justifié à plusieurs reprises des attentats suicides et la violence envers les femmes, s’est entre-temps retiré des bureaux susmentionnés. Le flambeau est maintenant passé à un groupe de chercheurs, la direction des deux grandes organisations européennes des Frères Musulmans l’ECFR et de l’UISM devenant plus jeunes et plus tournées à l’international. La nouvelle direction sert les « marchés de base » les plus importants, le tout en un réseau européen extrêmement bien organisé.

Les premiers effets de cette nouvelle direction se manifestent rapidement. En novembre 2019, une semaine seulement après la manifestation contre « l’islamophobie » organisée par le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) proche des Frères Musulmans et qui nourrit un discours victimaire – jusqu’à suggérer sans complexe que les musulmans de France sont les nouveaux juifs des années 30 – un nouveau « Conseil des imams européens » voit le jour. Il devrait servir de plate-forme supplémentaire aux imams impliqués. L’offre numérique a été considérablement rafraîchie. Les « Conseils de fatwas » ont maintenant des versions allemandes et françaises, de sorte que l’offre est disponible en plusieurs langues. En outre, une application « Euro Fatwa » a été lancée, régulièrement citée dans la presse internationale tant les recommandations sont parfois saugrenues pour la communauté musulmane.

L’éducation: le leitmotiv des Frères musulmans

Une des recettes du succès des Frères musulmans est son intérêt pour l’éducation.

Déjà dans les années 1990, est fondé l’Institut Européen des Sciences Humaines (IESH) à Château-Chinon sur une propriété appartenant à l’UOIF, avec l’aide de Al-Qaradawi. C’est une forge de cadres pour les futurs imams, érudits islamiques et autres enseignants vivant selon l’islam politique des Frères musulmans. Le fait que l’IESH ne coopère avec aucun établissement d’enseignement occidental ne dérange pas les responsables. L’institut est en contact avec les universités islamistes de Malaisie et du monde arabe, les diplômés deviennent imams puis sont assignés à une communauté musulmane en développement voulant faire partie de la confrérie. La recette fonctionne. En France, il y a maintenant un campus de l’IESH à Saint-Denis, quelques ramifications en Alsace et à Orléans, et des écoles privées comme le Lycée Averroès à Lille.

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L’EIHW, largement inspiré de l’IESH et dirigé par l’égyptien Khaled Hanafi, nouveau secrétaire général adjoint du ECFR[7], et également membre de l’IUMS, a vu le jour il y a quelques années à Francfort. Son nouveau président, successeur de Al-Qardawi à la tête du ECFR depuis un an, Abdullah al-Judai est lui Irakien et Anglais, également membre de l’IUMS, tout en faisant partie du conseil administratif et du conseil scientifique de l’IESH à Château-Chinon. Son adjoint Ahmed Jaballah ayant dirigé lui-même pendant longtemps ce même IESH qui se déclare comme organisation européenne.

Des alliés puissants pour une organisation de mieux en mieux implantée

Diverses tentatives ont été lancées afin de remettre les frères musulmans d’Europe à leur place.

Malheureusement, leurs financements s’avèrent puissants ; des fondations du Qatar et du Koweït contribuent à accroître leurs possibilités d’entrisme. Leur coopération de plus en plus étroite avec la Turquie est également préoccupante. S’ajoute à cela une prolifération des mosquées de mouvance islamiste turque « Milli Görüs » (perspective nationale) un peu partout en Europe mais surtout en Allemagne ; cette version turque des frères musulmans organise en ce moment la construction d’une grande mosquée à Strasbourg, sur une superficie de près de 7000 m2[8].

Est-ce une pure coïncidence que la nouvelle filiale de l’IESH, IESH-Alsace, fondée en automne 2018 par une association membre de l’UOIF (A.I.E.F = Association Islamique de l’Est de la France) se trouve également à Strasbourg, pour le moment installée dans une mosquée des frères musulmans à la rue Thiergarten? Bien qu’encore récente, cette filiale participe déjà aux concours de débat en arabe financés par le Qatar (« QatarDebate ») et elle a déjà invité un des chefs très controversés de la LIM (Ligue Islamique Mondiale), le théologien saoudien Abdullah Al Moslih. La LIM étant depuis toujours une organisation saoudienne intimement liée à la Confrérie des frères musulmans, Al-Moslih ne voit aucun problème à légitimer les attentats-suicides contre les « ennemis de l’islam ». À peine fondée l’IESH d’Alsace a envoyé début Janvier 2019 sept étudiants et professeurs à Vienne pour participer à ce concours financé par la fondation pour l’éducation du Qatar, présidée par la mère de l’Émir du Qatar.

Quand ils se penchent sur l’infiltration des frères musulmans, nos politiques doivent être conscients que les institutions éducatives et les associations des Frères musulmans opèrent toujours sur une base paneuropéenne, et que le changement de génération qui s’opère dans ces organisations signifie que l’idéologie dangereuse des Frères Musulmans s’adapte toujours plus à de jeunes fidèles. Aussi, un effort européen serait nécessaire pour contrer cette forme d’islamisme. La France doit aussi se demander si elle veut continuer à héberger la plus importante forge d’imams et d’enseignants islamistes sur son territoire (l’IESH et ses filiales) ou si elle arrive à trouver les moyens de mettre l’islam sur une voie plus libérale et plus humaniste. Ce serait un grand service rendu aux musulmans du pays, de nombreuses études montrant que moins de 10% des musulmans d’Europe se sentent représentés par l’organisation des Frères musulmans. Cette minorité qui travaille à imposer son islam politique à la grande majorité silencieuse.

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