Dans un style efficace, Frédéric Mitterrand nous raconte l’affrontement de Victor Hugo et Napoléon III.


 

Il est des duels qui font franchement regretter la basse époque où nous pataugeons. Emmanuel Macron n’a pas de soucis à se faire. Il peut mettre en place un système autoritaire, il n’y a aucun écrivain qui lui tiendra tête. Ils sont tous aux abonnés absents, en train de faire des selfies avec des lectrices aux joues rosies d’émotion, ou en train de pétitionner pour faire interdire d’antenne l’un de leur collègues. Il y a belle lurette que Jean-Edern Hallier est mort. Il avait pourtant donné du fil à retordre à François Mitterrand. Roland Dumas, l’ami fidèle du Sphinx, en sait quelque chose… Le neveu de François a du talent.

Deux fauves se reniflent

Frédéric Mitterrand signe avec Napoléon III et Victor Hugo, le duel un récit passionnant sur l’opposition terrible entre Napoléon III et l’impétueux Victor Hugo. Les détails historiques foisonnent, ils ne sont jamais ennuyeux tant le style de l’auteur est efficace. Les descriptions sont cinématographiques. On suit, par exemple, Victor Hugo, dans les rues de Paris, échappant à la police politique de celui qu’il nomme Napoléon le Petit, après son coup d’Etat du 2 décembre 1852. Hugo connaît la capitale comme sa poche, il est en danger de mort, sa tête est mise à prix par le demi-frère de Louis-Napoléon, le diabolique Morny. Sa maîtresse Juliette Drouet, qui suivra le poète en exil, est inquiétée. Avec sang-froid, elle parvient à s’enfuir, emportant avec elle la malle contenant les manuscrits, les notes et les projets de livre de son grand homme.

Le récit commence par un dialogue imaginaire entre Louis-Napoléon Bonaparte, candidat à l’élection présidentielle et Victor Hugo. La rencontre a lieu au domicile de ce dernier, 37 rue de La Tour d’Auvergne, un matin d’octobre 1848. Les deux fauves se reniflent, ils se jaugent. Frédéric Mitterrand excelle à raconter le face à face. Il semble qu’il ait pris des notes quand son oncle tentait de convaincre des hommes d’influence alors qu’il se trouvait dans une situation délicate, et il le fut souvent. Là, Louis Napoléon sollicite l’appui d’Hugo et de son journal dirigé par ses deux fils, L’Événement. Il est malin, matois, machiavélique. Hugo se sent en confiance. Il est flatté, bombe le torse, raconte des anecdotes.

Chateaubriand ou rien

Il ne peut s’empêcher d’évoquer Chateaubriand dont l’ombre obscurcit son talent pourtant immense. Voici : « À vingt ans, je voulais être Chateaubriand ou rien, se rengorge Hugo (…). Il m’a complimenté pour mes vers et en a critiqué d’autres. Mais il m’avait lu (…). Je me souviens d’un matin où il conversait avec moi dans sa chambre, complètement nu, à se faire asperger et brosser par son domestique. Je ne savais pas quelle contenance adopter. » Frédéric Mitterrand écrit cela avec gourmandise.

Une fois trahi par Louis-Napoléon Bonaparte, le tribun Hugo s’enflamme. Lors du débat sur la révision de la Constitution, devant les députés, Hugo tempête : « Quoi, après Auguste, Augustule ! Quoi, après que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit… » Hugo reprend son souffle et acène le coup fatal : « Pour qu’on puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d’abord avoir un aigle aux Tuileries ! Où est l’aigle ? » C’est cuit. Hugo doit quitter la France. Il finit à Guernesey, une île Anglo-Normande, à Hauteville House, dans la modeste capitale de Saint-Pierre. Il va écrire contre Louis Napoléon à qui il prédit une fin misérable. Il publie Les Châtiments, où jamais la force hugolienne n’a été aussi belle et violente. Plus de 6000 vers contre le tyran. Hugo se sent seul pourtant. Il prend la pose jadis réservée à Chateaubriand. « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » C’est terriblement romantique.

Hugo a commencé sa carrière politique très à droite, il l’achève à gauche. Une trajectoire peu commune. François Nourissier m’avait conseillé de suivre ce chemin. Mais la gauche n’existe plus depuis la mort de François Mitterrand.

Un exil prolifique

Victor Hugo a écrit ses plus beaux ouvrages en exil, lequel dura quinze ans, notamment Les Misérables. C’est peut-être la leçon à retenir de ce livre inspiré. L’écrivain ne doit pas descendre dans l’arène politique. Il doit se tenir en surplomb, être un témoin vigilant, une conscience en alerte. Et quand les choses tournent mal, c’est-à-dire quand la liberté est confisquée, quand on tire sur le peuple, quand on tue Gavroche, alors la voix de l’écrivain doit retentir.

« Laissons vivre le traître en sa honte insondable,
Ce sang humilierait même le vil couteau.
Laissons venir le temps, l’inconnu formidable
Qui tient le châtiment caché sous son manteau. »

Frédéric Mitterrand, Napoléon III et Victor Hugo, le duel. XO Éditions.



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