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À l’origine, l’idée de nation était de gauche

À l’origine, l’idée de nation était de gauche
Frédéric Encel. Photo: Hannah Assouline.
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Frédéric Encel. Photo: Hannah Assouline.

Causeur. Vous signez avec Yves Lacoste Géopolitique de la nation France. Or votre coauteur a publié il y a vingt ans Vive la nation ! Pourquoi revenir sur la question aujourd’hui, la nation française est-elle en danger ?

Frédéric Encel. À l’origine du projet, il y avait ma volonté de travailler avec mon maître Yves Lacoste sur le concept de nation. Et lui a tenu à revenir spécifiquement sur la nation française à laquelle il est extrêmement attaché. À l’époque de sa publication, Vive la nation n’avait eu que peu ou pas d’écho car il avait été boycotté par la gauche ! De plus, il y a vingt ans la situation était moins dramatique, le projet politique islamiste n’était pas aussi affirmé et ne paraissait pas aussi dangereux. Cependant, une partie de la gauche française n’a jamais abandonné l’idée de la nation, et nous voulions évoquer aussi cette gauche, celle d’un Manuel Valls notamment.

Quelle est votre réponse à la question que se posait Renan, qu’est-ce qu’une nation ?

Pour nous, la nation n’est pas une identité, c’est une « représentation », conformément au concept géopolitique développé par Yves Lacoste. Concrètement, notre nation ne s’appuie pas sur des caractéristiques ethniques ou religieuses, mais sur une idée collective, une représentation, elle-même inscrite dans un socle d’appartenances, de valeurs, dans une géographie, à travers des mots, des symboles. C’est bien ainsi qu’elle a été vécue par les républicains, à Valmy, où, derrière Kellermann, il n’y avait pas que des « Français ». C’est également ainsi que la grande République, la IIIe, celle des Jules, que j’apprécie particulièrement, a pensé la nation. On l’oublie, la nation a été un concept de gauche pendant plusieurs décennies.[access capability=”lire_inedits”]

Cet universalisme ne finit-il pas par occulter l’existence d’un peuple autochtone, ou de souche, doté de caractères spécifiques ? Ainsi est-il permis d’évoquer et même de célébrer toutes les identités, sauf celles-ci.

Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais je considère que personne n’est en droit, en France, de refuser à quiconque respecte les lois, les mots, les symboles, les mœurs et les valeurs de cette nation d’en faire partie. Cela n’efface évidemment pas la réalité qui est qu’au début du xxe siècle, une grande majorité de Français étaient chrétiens, blancs de peau et de culture gréco-romaine. Simplement, il n’y a pas de quoi en faire une obsession.

Le problème, c’est que parmi ceux qui ne respectent pas « les lois, les mots, les symboles, les mœurs et les valeurs de notre nation », beaucoup sont déjà français. Notre nation est-elle aujourd’hui d’abord confrontée à des ennemis intérieurs ?

La nation et la République sont aujourd’hui menacées par les islamistes. Et dans « islamisme » j’inclus non seulement le hardcore violent voire terroriste, mais également l’islamisme « soft », celui des salafistes et des Frères musulmans. L’islamisme introduit un double désordre : la violence mais aussi la coercition, le prosélytisme agressif, le refus de l’égalité des hommes et des femmes, l’antisémitisme et le racisme anti-Blanc.

Cependant, comme le disait Paul Valéry : « Deux périls menacent le monde : l’ordre et le désordre. » Alors, je ne veux pas non plus basculer dans un boulangisme ou pire, dans une forme de fascisme.

Et où voyez-vous ce risque boulangiste ou fasciste ? Chez Marine Le Pen ?

Non. J’ai toujours combattu Jean-Marie Le Pen pour ce qu’il est et ce qu’il restera, à mon avis: un raciste, un antisémite, un pétainiste et un crypto-fasciste. Marine Le Pen en revanche n’a jamais démontré qu’elle adoptait un discours, une geste ou une idéologie fascisante. Je combats ses idées populistes mais elle n’est pas fasciste. On ne stigmatise pas les électeurs du FN, on leur dit : « La nation n’appartient pas à un parti qui se prétend plus “national” que les autres ». La nation appartient à tout le monde.

Mais certains citoyens semblent plus égaux que d’autres. Patrick Buisson compare la France d’aujourd’hui à l’Algérie coloniale : dans les deux on donne plus de droits aux derniers arrivés, pieds-noirs ou enfants d’immigrés…

C’est une imposture historique ! En Algérie, entre 1830 et 1962, il y avait une puissance étatique qui entendait contrôler des ressources humaines et économiques considérées comme les siennes. Et aujourd’hui on ne peut pas sérieusement établir qu’il existe un projet politique d’invasion de musulmans ! Du reste, dans les années 1950-1960, ces derniers sont venus à la demande des patrons français… En revanche, au sein de la seconde génération, une minorité active porte effectivement un vrai projet politique, islamiste.

Cependant, le problème vient aussi de ceux que vous appelez les « idiots utiles de l’islamisme ». Comment expliquez-vous cet aveuglement ?

D’abord, il y a sans doute la haine de soi très française des internationalistes qui détestent la frontière et l’idée de nation, et considèrent que la France doit cesser d’être ce qu’elle est. D’autres bataillons d’idiots utiles sont constitués de ces crypto-marxistes qui croient retrouver chez « les musulmans » le prolétariat perdu de l’ère industrielle. C’est un mythe de substitution.

Curieusement, vous récusez la thèse de Huntington sur le choc des civilisations, alors qu’elle apparaît aujourd’hui comme furieusement prémonitoire.

Je la trouve indigente: Huntington considère que, puisque les Africains sont noirs, ils constituent une civilisation. Or, à voir la quantité et la violence des conflits, non seulement entre États, entre groupes d’États, et parfois entre tribus et clans, cette idée ne tient pas. Idem pour l’Asie orientale et d’autres zones.

En l’occurrence, au moment où il écrit, il parle surtout du choc entre l’Occident et l’islam ! Et c’est ce que nous vivons dans nos banlieues à peu près tous les jours !

Mais l’islam n’existe pas sur le plan géopolitique ! Il y a 57 États qui se retrouvent dans l’Organisation de la conférence islamique, et qui n’ont jamais noué une seule alliance militaire,  ni exprimé la moindre solidarité économique…

Et l’Oumma, ça n’existe pas ?

L’Oumma est un principe religieux. Mais qui le respecte au sein des 57 pouvoirs musulmans où chacun jalouse les frontières de son voisin ? À la limite, Daech, mais pas les autres !

L’ensemble occidental non plus n’est pas homogène ! Mais nous n’en vivons pas moins un affrontement permanent entre les valeurs françaises, ou occidentales, et les valeurs islamiques.

D’après l’Institut Montaigne, une forte majorité des gens de culture ou d’origine musulmane en France accordent une priorité forte à la culture française et veulent d’abord être perçus comme des Français, des Européens, des Occidentaux. Pour les islamistes, ce ne sont pas des musulmans mais des koufars vautrés dans nos valeurs « ignobles ». Face à ceux-là, et même contre eux, il existe un projet politique islamiste totalitaire qui a un rapport direct avec l’islam.

Vous admettez cependant que notre problème trouve sa source dans l’immigration massive.

Le problème, c’est la qualité, ce n’est pas la quantité. La France a accueilli, au xxe siècle, des millions de gens jusqu’à un temps relativement récent. Était-ce vraiment une question grave pour le pays ?

Oui, cela a souvent été une source de très grandes tensions. Mais il est certain qu’aujourd’hui, nous peinons beaucoup plus à fabriquer des Français. Est-ce seulement parce qu’il s’agit essentiellement d’une immigration musulmane ?

Non, C’est surtout par manque de volonté et d’autorité républicaine. Or, aujourd’hui, il faut davantage de volonté qu’il y a vingt ans, précisément parce que certains de ces immigrés ou enfants d’immigrés adhèrent à un projet politique délétère et déstructurant. Ce qui n’était pas le cas avec les Yougoslaves, les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les Cambodgiens, etc…

Vous avez un peu tendance à confondre nation et République, ce qui déplaît à nos copains cathos….

Je ne les confonds pas : la nation est une idée, la République un cadre et un mode d’exercice du pouvoir. Il est parfaitement exact que la nation est antérieure à la République. Mais en France, c’est l’État qui a créé la nation. Cela commence avec Hugues Capet, mais il faut attendre Jeanne d’Arc et le milieu du xve siècle pour que les prodromes d’un commencement d’idée de nation voient le jour.

La monarchie absolue a tout de même le projet de jouer le peuple contre les féodalités.

Peut-être, mais cela n’empêche pas Louis XIV d’échanger allègrement telle population francophone contre telle population germanophone pour le bien de sa propre dynastie, et d’expulser un million de protestants qui appartenaient manifestement à la nation. Louis XIV est un casseur ! Il est vrai qu’en 1792, Kellermann crie : « Vive la nation ! » avant même la proclamation de la République. Reste que depuis Valmy, le peuple français a le plus souvent plébiscité ce régime, qui permet de protéger et de valoriser l’idée de nation. Et je souhaite vivement que ce plébiscite se poursuive.

Notre République, parfois tentée par le gouvernement des juges et amollie par l’invocation incessante des droits de l’homme, est-elle à la hauteur des périls ?

Je suis pour une République forte qui assume son droit et son devoir de puissance. En effet, notre faiblesse ne vient pas de la République, mais du fait que nous ne sommes plus assez républicains. Autrement dit, est-ce que le régime républicain ne renonce pas à faire usage d’un certain nombre d’armes et d’instruments – éducatifs, juridiques, policiers, militaires, moraux – qui permettraient de mieux se défendre ? La République française a réussi à vaincre le terrorisme nihiliste et anarchiste dans les années 1880-1910, elle a tenu bon pendant la Première Guerre mondiale, elle a résisté aux tentations fascisantes dans les années 1930, et elle a empêché l’extrême gauche de déstabiliser le pays dans les années 1970-80. Vous appelez ça un régime faible ?

Malgré tout, face aux séductions de l’islam radical, notre idée de la nation, dans son juridisme abstrait, ne manque-t-elle pas de chaleur ?

Si. J’appelle à un « réenchantement » de la nation et de la République face à un romantisme révolutionnaire aujourd’hui porté par les barbares de l’État islamique, après l’avoir été par l’extrême gauche violente, les fascistes et les nihilistes. Mais il est aujourd’hui plus dangereux encore, car il « joue » sur un vide à combler. Face au récit obscurantiste et fanatique qu’il propose, il ne peut pas y avoir 65 millions de récits nationaux. Nous avons besoin d’un récit national et d’un amour de la patrie transmis à tous dès la petite enfance. Sinon, ce sera le clanisme mafieux, le tribalisme religieux, et finalement la guerre civile…[/access]

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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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