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L’avenir d’une désillusion

L’avenir d’une désillusion

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François Furet a marqué son époque en fourbissant un arsenal intellectuel contre les révolutions – et même, quoi qu’il ne l’ait jamais énoncé clairement, contre l’existence même de la Révolution. D’où le paradoxe qui parcourt son œuvre : il s’attache inlassablement à expliquer et à critiquer un phénomène qui, selon lui, n’existe qu’en tant que mythe. Il est vrai que ce mythe est devenu lui-même un objet historique dont Furet observe les mutations à travers le temps.
À ce paradoxe, qui n’enlève rien à la puissance de ses analyses, s’ajoute sa propre ambigüité quant à son objet d’études, dont il semble regretter de devoir dénoncer les dévoiements. Ce sentiment mitigé sourd littéralement de son dernier grand livre, paru en 1995, Le Passé d’une illusion. Essais sur l’idée communiste au XXe siècle, et notamment de la célèbre formule qui le conclut : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » Furet ne se contente pas platement du monde tel qu’il va, il prend mélancoliquement congé de l’espérance historique. Plus que le pourfendeur de l’utopie révolutionnaire et le contempteur de l’idéologie totalitaire, il reste peut-être celui qui a porté le coup décisif au « culte » de la « Révolution ».
L’ouvrage, qui mène une charge féroce contre le bolchevisme, bute d’emblée sur un problème de définition. Comment qualifier ce qui s’est produit en 1989, la fin de l’URSS ? Faute de « volonté », répond Furet, on ne peut pas parler de « révolution », ni même de contre-révolution. La fin du communisme est née d’un « enchaînement de conséquences », plus que de la mobilisation démocratique. Le spectacle contemporain de la dilution continue qui, non content de gangréner la société ex-communiste, contamine aussi la nôtre, aggraverait ce constat désabusé – et judicieux.[access capability=”lire_inedits”]
Si Furet est décontenancé par l’effilochage d’un système né à coups de canon, il ne tire pas toutes les conséquences de ce qu’il voit. En établissant une généalogie intellectuelle et politique qui conduit de 1789 à 1917, il érige implicitement la Révolution en objet historique, cédant de ce fait à l’illusion qu’il dénonce par ailleurs : la sacralisation de la Révolution française a, selon lui, créé la matrice violente de la démocratie utopique, idéalisée en 1793, critiquée en 1795, avant de devenir le modèle des bolcheviks en 1917. En somme, l’historien ne parvient pas à se passer complètement des concepts qu’il a déconstruits.
Le Passé d’une illusion n’en est pas moins une contribution décisive à la concurrence des interprétations des révolutions française et bolchevique. Deux ans après sa parution, et quelques mois après la mort de Furet, à l’été 1997, la polémique sera relancée par le Livre noir du communisme, dirigé par Stéphane Courtois, qui se revendique de son héritage.
Plutôt que de s’engouffrer, à nouveau, dans l’énumération des crimes des totalitarismes et dans l’interminable discussion sur les liens entre 1789 et 1917, il semble plus pertinent de relire Furet à partir de Furet – donc en gardant à l’esprit l’opposition qu’il a forgée entre « volonté » et « enchaînement ».
Vingt ans auparavant, dans Penser la Révolution, Furet passait en revue les principales « vulgates » qui s’étaient affrontées, quoiqu’elles eussent toutes conspiré à obscurcir la compréhension en participant à la divinisation de la Révolution. Il s’attachait en premier lieu à comprendre comment les acteurs de l’époque avaient pu s’illusionner sur ce qu’ils faisaient. Dès 1788, ils avaient abattu l’Ancien Régime et fixé la dernière vis du cercueil les 7 et 9 juillet 1789 en installant l’Assemblée nationale constituante à côté du roi. La « Révolution » était donc finie avant que de commencer.
Encore fallait-il savoir si elle avait commencé et quand – nul n’ayant à l’époque réussi à fixer le jour inaugural d’une révolution impossible à définir, tandis que les acteurs se déchiraient sur la question de la violence. La question du commencement est en effet centrale pour départager la thèse des « conséquences » de celle de la « volonté » – autrement dit pour évaluer le poids respectif du hasard et de la nécessité. Dans un cas, on verra des hommes qui ne savent pas l’Histoire qu’ils font ; dans l’autre, on magnifiera l’héroïsme révolutionnaire et, plus tard, l’avant-garde éclairée. Le choix de 1789 traduit la primauté accordée à la volonté des acteurs – le peuple souverain guidé par ses représentants. Une fois cette date devenue un marqueur de l’appartenance collective, on comprend que peu d’historiens se soient risqués à la contester. La IIIe République, dantoniste et antirobespierriste, avait opté pour le 14 juillet, en confondant d’ailleurs 1789 et 1790, pour éviter le 5 mai, trop ambigu parce que les États généraux avaient été ouverts par le roi, et le 6 octobre, trop violent puisque le peuple en armes avait soumis le même roi, obligé de quitter Versailles pour Paris. La « vulgate » jacobine et marxiste insistera sur l’inéluctabilité du processus historique – tout en gommant les jeux politiques et les manipulations de la jacobinière. Mais au-delà de ces clivages, l’existence d’une rupture révolutionnaire fera l’objet d’un consensus absolu. Qui aurait osé mettre en doute l’authenticité de la scène originelle de la France contemporaine ?
Dès 1963, François Furet et Denis Richet avaient contesté la fatalité des luttes de classes en introduisant l’idée de « dérapages » successifs conduisant la machine révolutionnaire dans des embardées de plus en plus sanguinaires de 1789 à 1794. Ce faisant, Furet ignorait superbement les anathèmes venus de l’extrême droite, qui persistait, deux cents ans après, à voir dans la Révolution une œuvre satanique ou un complot franc-maçon.
En 1978, Furet fait encore un pas décisif dans la désacralisation en décalant d’un an l’origine de la Révolution. Selon lui, le choix de l’année 1789 impliquait de justifier les premiers massacres par la nécessité de sauver la Révolution, ce qui revenait à inscrire la Terreur dans la génétique révolutionnaire. En optant pour l’année 1788, il prive la prise de la Bastille de sa légitimité fondatrice. Il montre que les discours justificateurs de la violence sont allés en s’amplifiant, jusqu’à couvrir les massacres de septembre 1792 et de 1793-1794, avant de sombrer brutalement dans l’autocritique une fois Robespierre exécuté et désigné comme le coupable de tous les crimes. La critique de Furet est vive ; les polémiques seront dures et durables.
Et si tout n’avait été qu’enchaînement, accident, plutôt que nécessité historique ? En 1978, une telle affirmation aurait été sacrilège. La cristallisation des camps idéologiques et des écoles historiographiques en deux grands courants enracinés dans des philosophies de l’Histoire concurrentes interdisait toute approche heuristique, pragmatiste, qui aurait été ipso facto déconsidérée comme platement érudite, voire positiviste. La tentative de Jean Egret de faire accepter qu’une « pré-révolution » ait pu, avant même la « révolution », façonner les cadres politiques dans lesquels les militants allaient s’affronter, était restée sans écho. Les études de Jacques Godechot visant à établir qu’une « révolution atlantique », vaguement culturelle, avait conditionné les esprits et permis la révolution française, apparaissaient comme une véritable trahison. François Furet ne s’était pas engouffré dans ces brèches.
Dix ans plus tard, durant la préparation du bicentenaire, ces polémiques divisaient profondément la communauté des historiens français et internationaux. Entretemps, elles s’étaient amalgamées aux querelles sur le Goulag soviétique et le Cambodge de Pol Pot et avaient nourri les mouvements anticommunistes en Pologne ou en Tchécoslovaquie, ainsi que les  débats houleux sur la guerre de Vendée. Il ne s’agissait plus alors de savoir quand la Révolution avait commencé, mais de rechercher, de façon obsessionnelle, à comprendre la Terreur et son héritage au XXe siècle !
La coïncidence sidérante entre ce bicentenaire franco-français, mais qui concernait le monde entier, Afrique exceptée, l’effondrement du mur de Berlin et du « communisme réel », sans oublier, cerise sur le gâteau, la répression de la place Tian’anmen, semblait sceller la « fin de l’Histoire » – et avec elle celle des hésitations sur la nature de la Révolution, de la Terreur et du communisme. Dépassés par les orages grondant au-dessus de leurs têtes, les historiens les plus jeunes, un peu groggy, se replièrent sur leurs travaux d’aiguille, insatisfaits de ne pas trouver dans les envolées médiatisées les échos de leurs préoccupations et les solutions à leurs interrogations. Beaucoup restaient  fort critiques à l’égard des condamnations sans nuances du communisme totalitaire et de la terreur génocidaire en Vendée. Vingt ans plus tard, ils admettraient la nécessité de comprendre les « enchaînements », en partie pour oublier leurs propres errements et leur docilité passée à l’égard d’une histoire idéologique.
En 1995, dans Le Passé d’une illusion, Furet lèvera encore un coin du voile en montrant le fossé qui sépare le mythe et l’histoire, l’idéologie et la science. Il mettra également en lumière les similitudes entre bolcheviks et fascistes, pareillement pétris de « culture révolutionnaire », conjuguant le refus de toute autorité au nom de la volonté des masses et de l’espoir d’un avenir rédempteur. La démonstration vaut aussi pour les fascismes. Las ! On ne retiendra que la charge anticommuniste. Et on s’empressera d’oublier les fameux « enchaînements ».
Furet n’est jamais allé au bout de sa propre pensée, sans doute parce qu’il lui aurait fallu proclamer : la « Révolution » n’existe pas ! En 1995, il était impossible de rompre complètement avec les paradigmes répandus et, disons-le, bien confortables, de la philosophie de l’Histoire, sans risquer de perdre toute légitimité dans le monde intellectuel – et accessoirement académique. Vingt ans plus tard, après l’épisode traumatisant du chaos yougoslave et l’expérience, plus récente, des révolutions de toutes les couleurs, saisons et odeurs, il est plus facile de penser librement, non seulement en dénonçant le lavage de cerveau et l’embrigadement idéologique, mais aussi en revenant sur les détails triviaux qui peuvent éventuellement transformer des mutations en révolution. Les « enchaînements » sont aujourd’hui autant d’obstacles sur lesquels bute la « volonté » de changer ou même de réformer le monde. Nous voilà délivrés de l’illusion révolutionnaire. Dans ce monde désenchanté, les leçons de François Furet gardent toute leur pertinence. Même si elles ne sont pas de nature à nourrir de grandes espérances, elles devraient nous inciter à « faire l’Histoire » pour de bon, au jour le jour, sans attendre le « grand soir » − ou le grand homme.[/access]

*Photo: DR

Juin 2013 #3

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien, spécialiste de la Révolution Française. Dernier ouvrage paru : Nouvelle histoire de la Révolution française (Perrin).

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