Expérience étrange que celle de lire la biographie d’un ami disparu[1. Christophe Prochasson, Les Chemins de la mélancolie. François Furet, Biographies Stock, 568 pages.]. À chaque page, sur la lettre écrite qui le fige pour la postérité, se surimpose la figure familière de l’homme qu’on a connu, avec lequel on a devisé de choses graves ou légères, partagé des repas, brocardé les absents. Le biographe n’en a cure, et à juste titre ; il n’est pas là pour corroborer les souvenirs des amis, ou des adversaires, de son sujet.
François Furet avait des cohortes d’amis et d’adversaires. Aux premiers, il réservait des trésors de gentillesse et de générosité ; aux seconds, il savait se montrer cassant, méprisant même. C’est que l’homme était de tempérament querelleur : « Je n’aime pas l’œcuménisme, j’aime que les discussions aient des angles… » Et des angles, il y en eut tout plein. Son monde se divisait en deux camps tranchés : ceux qui méritaient son respect et la tourbe épaisse des « connards ». Ceux-là trouvaient irrésistibles son allure altière de dandy intellectuel revenu de tout, à l’élégance volontairement déjantée, son aisance en société, ses excentricités – je garde le souvenir amusé d’un quart d’heure passé dans le lobby d’un grand hôtel de Tel Aviv à essayer de fourrer dans l’ascenseur, sous les regards ébaubis de l’assistance, un vélo que je lui avais prêté (il a fini par y arriver) − et jusqu’à son inépuisable réservoir de dédain pour l’imbécile qui avait le malheur de ne pas le trouver génial. Ceux-ci y décelaient autant de marques d’arrogance intellectuelle, voire de mépris de classe.

*Photo: Histoire.

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