Je ne sais pas si vous aimez le foot. Il en est et il va en tout cas en être beaucoup question dans les semaines qui viennent. A moins d’habiter sur la planète Mars (mais allez savoir, ils y jouent peut-être, les petits hommes verts) ou d’aller vivre dans une ferme isolée de l’Aveyron sans télé et sans réseau, il va être difficile d’y échapper d’ici le 15 juillet. Moi, j’ai beaucoup aimé le foot. Maintenant, j’aime moins.  Mon plaisir, surtout pendant une coupe du monde, n’a plus rien d’innocent. Il est même vaguement coupable.

J’imagine déjà la réception à l’Elysée…

Tenez, imaginez que ce soit la France qui soit championne du monde. Je vois déjà les réactions du président Emmanuel Dériche. Il ne va plus se sentir. La start-up nation sera aux anges. On ne parlera plus (on n’en parle déjà pas beaucoup dans les médias) de la plus grande grève de la SNCF qui aura eu lieu et continuera peut-être encore. De la colère sociale qui s’exprime un peu partout de manière diffuse et désordonnée. Emmanuel Dériche se servira de la gloire des Bleus comme de la preuve que la France va bien, que le changement de civilisation thatchérien qu’il impose à marche forcée est accepté par un peuple qui a confiance en lui.

J’imagine déjà la descente sur les Champs, la réception à l’Elysée, les journalistes hyperboliques, les vingt trois joueurs décorés. Celui qui critiquera ou même voudra simplement attirer l’attention sur autre chose sera traité comme un pisse-froid, un trouble-fête. Pour peu que l’été soit beau, on fera vivre la France sur un petit nuage et tant pis si à la rentrée, on retrouvera une société encore plus injuste, encore plus précaire, avec la même indifférence arrogante du pouvoir pour les plus fragiles.

Zidane… et puis Le Pen

Je suis désolé de casser l’ambiance mais ces pensées un peu sombres me sont venues en regardant quelques unes des rétrospectives sur l’épopée de 1998. Ah quelle était belle la France de ce mois de juillet, il y a vingt ans tout juste ! Tout allait si bien… La grande fraternité « Black Blanc Beur » dans un pays qui était gouverné à peu près à gauche avec un Chirac transformé en reine d’Angleterre et avait bien été obligé d’accepter les 35 heures, les emplois-jeunes, la CMU. Comme dans la chanson le « Sud » de Nino Ferrer, ça aurait pu durer un million d’années. Le problème, c’est que moins de quatre ans plus tard, on se retrouvait avec Le Pen au deuxième tour…

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Du coup, j’ai bien été obligé de me souvenir de ces deux décennies qui nous séparent des Zidane, des Barthez, des Lizarazu, des Aimé Jacquet. Et ce n’est pas forcément la joie. Ce n’est pas que c’était mieux avant, c’est que c’est pire maintenant. Entre le 11 septembre et la crise de 2008, entre le sarkozysme qui a banalisé les idées d’extrême droite, le hollandisme qui a signé la conversion totale du socialisme au talon de fer du capitalisme, et le macronisme qui en est l’enfant naturel et monstrueux, on ne peut pas dire que ce soit la grande forme. On a vu les mouvements sociaux de 2003, 2010, 2016 ne déboucher sur rien ou presque, on a vu le non au TCE en 2005 être foulé aux pieds par un vote au Parlement moins d’un an plus tard. On a vu le premier coup d’Etat post-moderne avoir lieu en Grèce en 2015 contre un pouvoir de gauche quand la BCE a remplacé les chars. On a vu les espoirs (enfin ceux de mes camarades et de mézigue) soulevés par le Front de Gauche se dissoudre dans la désunion et aboutir encore une fois à ne nous laisser l’alternative en 2017 qu’entre le candidat de Bruxelles et la candidate nationale-populiste. C’est d’ailleurs le cas un peu partout en Europe où une Union européenne ultra-libérale fait mécaniquement monter l’extrême droite qui est à la manœuvre dans des gouvernements de plus en plus nombreux.

La faute à Griezmann ?

Vous me direz, et vous aurez raison, que ce n’est pas la faute au football. On pourra tout de même garder tout ça dans un coin de l’esprit quand Griezmann marquera d’autres buts. Histoire de se préparer à de nouvelles luttes quand aura retenti le coup de sifflet final. Mais en attendant, évidemment, ça ne m’empêchera pas d’aller retrouver les potes au bistrot pour regarder le prochain match, même s’il est du genre embourbé comme le France-Australie. Je ne suis pas comme Macron, moi. Je ne vais pas attendre d’hypothétiques quarts de finale : sans doute parce que j’aime aussi les perdants, les poulidors, bref « ceux qui ne sont rien ».

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