Il est courant ces derniers jours de relever que la victoire de Donald Trump a été l’effet de la révolte d’un peuple, que l’on n’avait pas vu venir, contre des élites, qui n’avaient pas su entendre ses aspirations. Il est moins courant de le relever et de reproduire la même erreur pour la France. C’est pourtant ce que fait à notre sens Régis de Castelnau, quand il enjoint au peuple de droite de se ranger comme un seul homme derrière Nicolas Sarkozy. Croire que celui-ci serait l’héritier du gaullisme, lequel a d’ailleurs toujours été imaginaire, même lorsque son modèle vivait, c’est comme supputer qu’Hillary Clinton serait la descendante de Roosevelt, ou que George W. Bush était le fils de Lincoln.

Quand il évoque ces couches moyennes supérieures affolées devant la masse des laissés pour compte, on se demande si ce n’est pas de lui-même que cause Castelnau, effrayé devant le vote Front national en France. Bien entendu, il existe d’innombrables raisons de ne pas voter Marine Le Pen aux prochaines présidentielles, mais comme il en existait au moins autant de ne pas voter Donald Trump. Reste que c’est arrivé. Si donc l’on se pique d’analyse des mouvements tectonico-politiques et de décryptage de la carte électorale, il faut tout de même commencer par regarder la réalité en face, qu’on veuille s’y résoudre ou qu’on la veuille changer.

C’est ainsi tout d’un ancien communiste que de croire que la seule force capable de disputer le peuple au Parti serait la gaulliste. C’est tout d’un homme, révérence gardée à ce cher Régis de Castelnau, qui en serait resté bloqué aux leçons de 1947. Il n’est pas inutile de signaler qu’en soixante-dix ans le monde a changé, qu’un certain empire de l’Est a été détruit et que la gloire lustrale d’un général vainqueur s’est évaporée. D’ailleurs, dix ans après l’armistice, elle avait déjà perdu de sa superbe et le peuple français, qu’il vous en souvienne, avait pu se ranger l’espace d’un instant sous la quincaillerie d’un Pierre Poujade. Et puis, il y a eu l’Algérie, plaie point encore totalement refermée qui a laissé des traces nécessaires et dans nos institutions, lesquelles avaient précisément été bâties vis-à-vis d’elle, et dans les généalogies politiques.

Le FN n’est pas une petite boutique familiale

Car, c’est là, dans des geôles sombres que les damnés de l’Algérie française, commencèrent de réaliser la prière de Georges Bernanos : « Ah, plutôt que d’affreux petits cancres bavards qui feront demain d’habiles sous-secrétaires d’Etat, souhaitons plutôt l’avènement de jeunes Français au cœur sombre. Le désespoir est un terrible gâcheur d’hommes, mais qui a mordu une seule fois à sa bouche glacée ne craint plus la prison ni la mort, qui part avec ce silencieux camarade ne combat plus pour sa vie, mais pour sa haine, et ne se rendra pas ». C’est là qu’est né le Front national.

C’est en quoi la description du FN comme petite boutique familiale est, sinon entièrement fausse, du moins très leste. Que Jean-Marie Le Pen, qui était né avec Poujade et l’Algérie, ait essayé de réduire le fleuve qui le portait à un étang où faire trempette tranquillement, cela est indéniable. Mais le courant était plus fort que lui et l’a emporté. Le fleuve lui a survécu, un fleuve très antique, venu du légitimisme et du bonapartisme, venu même peut-être de l’Ancien Régime. Un fleuve qui a, même si c’était par intermittence, charrié des masses populaires avec lui. Et les peuples se souviennent. Car, si la bourgeoisie n’a pas de coutumes mais des principes, le peuple, lui, n’a pas de principes mais il a des coutumes. Notamment celle d’aller quérir un protecteur quand tout va mal. C’est ainsi que de Gaulle a gagné, c’est ainsi que Sarkozy a vaincu en 2007, contre un vieux Le Pen affaibli. Mais sa légitimité d’alors, Sarkozy ne l’avait pas tirée de son propre fond, ni même du fond gaulliste : il l’avait tirée précisément de ce petit peuple qui ne résout pas à croire que son destin soit forcément communiste ou gaulliste.

L’illusion mitterrandienne qui consiste à croire qu’il existe une droite fréquentable et une droite diabolique

Croire donc avec Régis de Castelnau que le Front national ne saurait gouverner faute de moyens et d’hommes, c’est commettre l’erreur des commentateurs américains qui tenaient que l’establishment républicain se rebifferait contre Trump. Croire, trente ans après Dreux, que le vote Front national relève du « mouvement d’humeur », quand il fait plus de 45% en région Paca, 40 dans le nord de la France et qu’il est majoritaire dans l’ancien Languedoc-Roussillon ou dans le Vaucluse, c’est se fourrer volontairement un doigt dans l’œil pour ne pas voir ce qui peut arriver, et qui est déjà arrivé.

Mais Régis de Castelnau, si nous l’avons bien compris, commet en sus deux autres erreurs, la première sur un plan moral, la seconde sur un plan stratégique.

Il est d’abord toujours victime de ce que l’on pourrait nommer l’illusion mitterrandienne : celle qui consiste à croire qu’il existe une droite fréquentable et une droite diabolique, par nature. Cette distinction moralisante, qui ne le cède en rien au fameux Axe du mal cher à George W. Bush, ne repose sur aucun fait, ni sur aucune idéologie : on trouverait, en cherchant un peu, autant d’anciens collabos dans la droite banale qu’au Front national – mais plus encore peut-être dans l’entourage de M. Mitterrand – et autant d’anciens résistants dans les deux. Sous entendre que le Front national est l’héritier de Vichy, c’est pure ineptie. L’héritier de l’OAS, comme nous l’avons dit, cela a plus de sens. Cette plaie, François Mitterrand l’a accentuée, pour éviter qu’un bloc de droite forcément majoritaire en France se reforme jamais. Il semble que les forces de l’esprit de Tonton sévissent encore. Mais le rapport de force s’est inversé : le Front national est devenu la force majoritaire à droite, au moins sur le plan des idées. Il a conquis l’hégémonie culturelle, qui augure généralement de la victoire électorale, dans un horizon imprécis certes.

Enfin, faute stratégique en imaginant qu’un Nicolas Sarkozy qui s’est tant déconsidéré pourrait encore rallier à son panache des masses populaires. Sarkozy n’était l’homme que d’une seule cartouche et la seconde a fait long feu, car il était, aussitôt élu, revenu à ce qu’il demeurait, un bourgeois libéral de droite.

La droite classique, si elle veut résister à Marine Le Pen, aurait tout intérêt à se découvrir un nouveau champion. Mais il est sans doute trop tard.

 

 

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.