L’essentiel de L’Esprit de l’escalier avec Alain Finkielkraut


L’anniversaire de mai 68 

J’ai 68 ans et comme beaucoup de garçons et de filles de mon âge, j’ai « fait 68 ». Je n’étais pas un chef, j’étais un sans-grade, un protagoniste obscur, un étudiant parmi des milliers d’autres. J’ai défilé, j’ai chanté (faux) les chants révolutionnaires, avec une préférence marquée pour Bella Ciao, j’ai participé à des AG. Je ne tire de tout cela ni gloire ni honte. Mais face à la déferlante commémorative qui nous submerge, je voudrais qu’on rende à l’événement sa juste proportion. Un peu de modestie s’impose, on s’est poussé du col alors et je regrette que l’on recommence aujourd’hui. Pour oublier que nous étions des enfants gâtés de l’histoire, nous nous sommes raconté des histoires. Nous rêvions tout éveillés, nous fantasmions, nous les baby-boomers, un destin épique. Mais certains d’entre nous avaient beau scander « CRS-SS », nous ne sommes pas entrés en résistance. Nous n’avons pas pris le palais d’Hiver, nous n’avons pas fait la révolution. Mai 68 n’a dévoré ni ses ennemis ni ses enfants. Ce n’était pas une révolution, c’était, et de cela on peut en avoir la nostalgie, une interruption. Métro, boulot, dodo, la vie suivait son cours et tout d’un coup le temps a été suspendu. On a levé la tête et la conversation a rempli l’espace normalement dévolu aux transports. J’en conserve un souvenir ému et, sur ce point, je suis d’accord avec Maurice Blanchot : « Quoi qu’en disent les détracteurs de Mai, ce fut un beau moment lorsque chacun pouvait parler à l’autre, anonyme, impersonnel, homme parmi les hommes, accueilli sans autre justification que d’être un homme. » Et je continue à aimer des slogans comme : « Parlez avec vos voisins », « Il faut discuter partout et avec tous », même si, en bénéficiaire reconnaissant de la liberté des Modernes, j’apprécie à leur juste valeur le silence et la tranquillité.

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Mais il y a d’autres slogans qui me révulsent d’autant plus aujourd’hui qu’ils ont été suivis d’effets et que ces effets ont été dévastateurs : « L’éducateur doit être lui-même éduqué », « Professeurs, vous nous faites vieillir », « Ne dites plus “Monsieur le professeur”, dites “crève salope” », « Professeur, vous êtes aussi vieux que votre culture, votre modernisme n’est que la modernisation de la police ». En 1968, les jeunes sont apparus en majesté sur la scène du monde et ont dénoncé avec force l’autorité comme une modalité de la domination. Du printemps de Mai date la confusion du maître qui enseigne avec celui qui opprime. Dans la foulée de la grande révolte, Ricœur, qui était à l’époque président de l’université de Nanterre, a reçu sur la tête le contenu d’une poubelle. Et au lieu de tirer la leçon de cette barbarie, l’institution a entériné le contresens qui l’a rendue possible. De ce que la philosophie des Lumières nous a appris à considérer comme le propre de l’homme : penser et agir par soi-même, l’école a fait non plus le fruit d’une maturation, mais une propriété naturelle et même native. Dès lors, les enfants et les jeunes sont devenus « les acteurs de leur propre éducation » et l’autorisation a succédé à l’autorité. Pour la pédagogie issue de Mai 68, les enseignants doivent impérativement descendre de leur piédestal et, le plus tôt possible, mettre les élèves en situation de s’exprimer. On donne désormais la parole avant de donner la langue. Ainsi meurt le français dans son pays lui-même.

Mai 68, c’est aussi le triomphe de la spontanéité sur les conventions et les bienséances. On laisse les manières à la bourgeoisie expirante, on ne s’embarrasse plus de formes, on se défait de l’étiquette et des salamalecs, on affranchit la vie des contraintes du savoir-vivre, on liquide les derniers vestiges de la société hiérarchique. Dans l’univers de l’égalité, tout le monde devrait pouvoir être soi-même sans faire de chichis. C’est le début de la fin de la cravate. Le guindé fait place au cool. Seulement voilà : la spontanéité n’est pas toujours cool. Elle peut être brutale. Voici que, des injures aux crachats, de l’empiétement sur le domaine d’autrui, par des comportements toujours plus bruyants et péremptoires, aux agressions contre les détenteurs de l’autorité qui se sont multipliées depuis la poubelle de Ricœur, les incivilités envahissent l’espace et pourrissent l’existence. La civilité nous revient par l’intermédiaire de son antonyme et nous nous apercevons que l’inhibition n’est pas un rappel à l’ordre, comme on le disait en 1968, c’est un rappel à l’autre.

Pour ses nombreux laudateurs, Mai 68 est un événement planétaire. Dans le chapitre de L’Histoire mondiale de la France qui porte sur cette grande césure, Ludivine Bantigny affirme qu’une même contestation visait partout l’ordre établi et que dans le mouvement étudiant parisien

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Causeur #57 - Mai 2018

Article extrait du Magazine Causeur

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