Un article de Barbara Krief dans L’Obs intitulé « Abusées par leurs médecins, elles demandent l’interdiction des rapports sexuels avec les patients » m’a fait réagir. Jusqu’à présent, je m’étais simplement contenté de traiter par le mépris ce phénomène que les médecins appellent improprement doc-bashing parce qu’ils n’osent pas lui donner son nom : un harcèlement contre notre profession. Car autant le dire tout de suite : je suis médecin…

Balance ton toubib!

Qu’avait donc de si particulier l’article de L’Obs, pour inciter le praticien lambda que je suis à sortir de sa tranquille résignation ? Ce papier relate le drame vécu par plusieurs femmes, honteusement abusées par certains de mes confrères au mépris de la morale la plus élémentaire, qui réclament à présent que soit intégré au code de déontologie médicale un article interdisant expressément les relations sexuelles entre un praticien « et les patients dont il a la charge ». Barbara Krief prend soin quelques lignes plus loin de préciser que « cette opération n’est pas destinée à jeter l’opprobre sur une profession qui fait la preuve au quotidien du dévouement et de la probité de l’immense majorité de ses membres. Il s’agit d’empêcher de nuire les rares prédateurs sexuels qui menacent toute une corporation ». Le ton est mesuré. A vrai dire, la demande semble presque raisonnable… Et pourtant, c’est précisément là que le bât blesse…

Policiers et médecins, professions boucs émissaires

Tentons une explication en forme de parallèle, ou, plus précisément, d’analogie. Quelles sont donc les deux professions (ou corporations, pour reprendre ce terme dont la connotation négative aux relents de vichysme ne peut avoir échappé au lecteur averti) qui sont le plus régulièrement dénigrées dans nos médias ou nos réseaux sociaux, l’insulte verbale n’étant le plus souvent que le prélude à l’agression physique sur le terrain ? Si l’on met hors de course les politiciens, champions toutes catégories, les deux gagnants sont sans conteste les policiers et les médecins. Les suivent de peu les enseignants, qui furent jadis largement en tête de ce triste palmarès, mais dont le continuel abaissement social depuis trente ans ne fait certainement plus aujourd’hui des cibles suffisamment intéressantes. Qu’ont donc en commun gendarmes, policiers et médecins ? La tenue singulière ? Les gardes ? La propension au suicide, largement plus marquée que dans les autres catégories socio-professionnelles ? Les années passées au service d’une population parfois hostile, et le plus souvent indifférente, quand des circonstances exceptionnelles comme le sacrifice d’un Arnaud Beltrame ne viennent pas rappeler le dévouement de ceux qui ont choisi de consacrer leur vie à protéger les autres ? Où donc réside la source commune de l’opprobre qui les couvre ? Elle est à mon sens d’un ordre proprement symbolique.

Pas de « réel consentement » entre médecin et patiente?

La nuit du 4 août 1789, en plein cœur de la première révolution réellement démocratique du monde -la révolution anglaise n’ayant instauré la liberté que pour les seuls possédants, et la révolution américaine pour les seuls Blancs -, les Français eurent le courage de mettre à bas l’injustice de l’inégalité fondée sur la naissance, qui attribuait à chacun pour sa vie entière une place et une distinction dans la société dont il lui était quasi impossible de s’extraire. Mais déjà, quarante ans plus tard, Tocqueville pointait du doigt la naissance d’une dérive inhérente  au principe  démocratique : la perversion du noble amour de l’Égalité en une vile passion pour l’égalitarisme. Et c’est là, dans ce sentiment dégradé, que loge le substrat de la haine qui accable aujourd’hui si souvent médecins, gendarmes et policiers : nos contemporains, nourris par deux siècles d’égalitarisme, sont désormais incapables d’accepter la rupture d’égalité induite de facto par ces professions qui confèrent un pouvoir sur les corps, voire sur les esprits. Cette asymétrie est vécue comme une injustice intolérable, qui ne peut être par essence que source de préjudice, et qu’il importe donc au plus haut point de faire disparaître autant que possible. Ce sentiment est clairement exprimé dans l’article de Barbara Krief : « Il n’y a pas de réel consentement éclairé possible dans le cadre d’une relation patient-médecin. Les rapports sont déséquilibrés, il ne s’agit pas de deux adultes consentants. Ces situations peuvent être comparées à l’inceste, dans le sens où le soignant a le pouvoir, l’ascendant, sur le patient. »

Sachons tolérer un peu d’inégalité

Le corollaire est immédiat : puisqu’il n’y a pas d’égalité, il faut donc restreindre les prérogatives de ceux qui se trouvent, par leurs fonctions, en situation de « domination ». Réduire le droit du policier à faire un usage raisonné de la force, ou interdire au médecin les relations sexuelles avec ses patients. Au-delà des différences évidentes, c’est partout la même logique qui est à l’œuvre : tout pour l’égalité. Peu importe que les conséquences soient terribles pour la liberté : comment interdire qu’un médecin puisse tomber amoureux d’une personne qu’il soigne ? Devra-t-il attendre et l’adresser à l’un de ses confrères ? Et au bout de quel délai de carence, aura donc disparu l’asymétrie de position, permettant un réel consentement éclairé entre les deux partenaires ? Tant que continuera de prospérer cet état d’esprit, il sera difficile d’imaginer que puissent s’inverser les comportements de nos concitoyens. Voilà pourquoi à mon sens il importe, plus que tout autre chose, d’apprendre ou de réapprendre aux français qu’entre la Liberté et l’Égalité, le choix devrait être immédiat, et toujours en faveur du premier de nos principes républicains ! Lui seul, malgré tous ses défauts, nous garantit le droit sacré de mener nos vies à l’abri de toute forme d’arbitraire ou de tyrannie. Sachons donc tolérer un peu d’inégalité, fût-ce au prix parfois d’abus, qui devront aussitôt être condamnés au simple nom de la justice. Les légitimistes reprochèrent autrefois aux révolutionnaires d’avoir donné libre cours en 1789 aux sentiments les plus vils, comme jadis Pandore en ouvrant la boîte des passions humaines. Ne baissons pas les bras aujourd’hui en nous souvenant qu’au fond de la boîte demeura l’Espérance.

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