Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

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