Contrairement à ce qu’aimeraient faire croire des relativistes de France ou d’ailleurs, l’excision est un crime partout et tout le temps, pas une simple « tradition ». 


Le 6 février était la journée mondiale de lutte contre l’excision et les mutilations génitales. Les chiffres donnent la nausée : 200 millions de femmes mutilées dans le monde, une proportion terrifiante d’entre elles concernées dans certains pays (98 % en Somalie, 97 % en Guinée, 93 % à Djibouti, 87 % en Égypte….), plus de 50 000 en France même, et 3 millions de nouvelles victimes par an. On ne peut que se réjouir de voir la communauté internationale s’emparer du sujet et mener cette lutte indispensable.

L’excision, une double abomination

Tout comme les sacrifices humains ou l’esclavage, les mutilations génitales et l’excision en particulier sont inacceptables. Quoi qu’en disent certains comme Tariq Ramadan, de telles pratiques ne sont en aucun cas des composantes tolérables de la culture ou de la tradition mais sont des crimes, toujours et partout, des atteintes à notre universelle humanité.

Cela devrait être une évidence, il faut hélas le rappeler : ici ou ailleurs, hier ou aujourd’hui, l’excision est une abomination, et à double titre.

Abomination par la souffrance causée et la mutilation infligée aux victimes. Mutilation physique, d’autant plus terrible qu’elle frappe l’intimité par excellence, et cherche à priver de la capacité d’accéder à cette intimité. Mutilation psychologique, qui atteint le plus atroce lorsqu’elle conditionne des femmes l’ayant subie et devenues mères à la faire subir à leurs propres filles, à vouloir rendre infirmes celles qu’elles devraient au contraire protéger et encourager vers leur plénitude. Mutilation collective, perversion des rapports entre les hommes et les femmes et du rapport de tous à la sexualité, qui gangrène immanquablement une société. J’admire le courage et la détermination de celles qui surmontent cette mutilation pour se construire une vie saine, complète, et qui luttent pour éviter que l’on fasse à d’autres ce qui leur a été infligé à elles. Elles méritent tout notre soutien.

Abomination, aussi, par tout ce que cette pratique et son acceptation révèlent. Vouloir exciser les  filles est la marque d’un rapport profondément vicié à la féminité, et donc au réel, tout comme d’ailleurs vouloir castrer psychologiquement les garçons est la marque d’un rapport profondément vicié à la masculinité, et donc au réel. La peur ou la haine du clitoris, donc du plaisir et du désir féminins, se manifeste là avec une brutalité particulière, extrême, sanglante. Elle n’est cependant pas fondamentalement étrangère à la peur ou la haine du pénis, donc du plaisir et du désir masculins, l’une et l’autre se rejoignant dans le rejet pathologique d’une part fondamentale, fondatrice et nécessaire de notre humanité. La liberté des femmes de pouvoir vivre leur féminité dans son intégrité est aussi l’affaire des hommes (et de ceux/celles qui ne se reconnaissent dans aucun de ces deux termes), car c’est un impératif moral qui s’impose à tous et à chacun.

Le théorème de Pythagore n’est pas relatif

Il ne s’agit pas de tout condamner en bloc dans les cultures qui ont pratiqué ou pratiquent encore l’excision, de la même manière que l’abomination de l’esclavage n’ôte rien à la grandeur de l’antiquité hellénistique. Mais il ne s’agit pas non plus de prendre prétexte de cette nuance nécessaire pour défendre l’indéfendable ! Peu osent défendre ouvertement les mutilations génitales, mais beaucoup trop s’emploient à saper les fondations qui légitiment notamment la lutte contre ces horreurs. Nous ne pouvons pas admettre que la condamnation indispensable de l’excision soit fragilisée par le relativisme moral (qui n’est que le masque de la démission éthique) au nom de l’ouverture à l’Autre, n’en déplaise au planning familial des Bouches-du-Rhône.

Tout n’est pas relatif. Le théorème de Pythagore a été découvert et formulé par un mystique grec, pourtant ce n’est pas une construction sociologique patriarcale occidentalo-centrée, mais une vérité. Le traitement contre le paludisme de Tu Youyou, qui lui a valu le prix Nobel, est inspiré de la pharmacopée chinoise traditionnelle mais son efficacité n’est ni féministe ni sino-centrée, elle est, simplement. Et la létalité d’une forte dose d’arsenic n’est pas non plus affaire de point de vue.

De même, il existe de nombreuses manières de tendre vers le Bien, mais il existe aussi le Mal. La distinction est parfois difficile, tant notre regard est influencé par notre culture et notre vécu, tant nous pouvons avoir la tentation de croire mauvais ce qui n’est qu’étrange ou étranger. Mais nous ne devons pas oublier les erreurs et tentations inverses : la séduction de l’exotisme qui fait accepter l’inacceptable, la crainte d’être injustement intolérant qui fait tolérer l’intolérable, la critique de soi qui renonce à avoir envers l’autre des exigences même élémentaires.

Aucun peuple n’a besoin de l’excision

Nous devons veiller à ce que l’universalisme ne conduise pas à l’impérialisme, mais nous devons tout autant veiller à ce qu’éviter l’impérialisme ne conduise pas à rejeter l’universalisme. Qui refuse l’universalité de notre humanité refuse par définition ce qu’il y a de meilleur en nous, puisque nous le partageons tous, ou du moins que nous en partageons tous la possibilité : l’élan vers la grandeur, l’altruisme, la soif de vérité, la dignité, l’amour de la beauté, le courage, la compassion…

Certes, certaines éducations, certaines ambiances, certaines cultures peuvent mieux que d’autres favoriser telle ou telle de ces qualités. Encourager les jeunes à s’inspirer de l’héroïsme des Argonautes ou de la loyauté des samouraïs n’aura pas le même résultat que de les pousser à massacrer tous ceux qui ne partagent pas leurs croyances, ou de les inciter à seulement vouloir être milliardaires (on peut vouloir être à la fois héroïque et milliardaire, pourquoi pas, mais si l’on ne donne pas alors clairement la priorité à l’héroïsme on risque surtout de devenir avide et méprisable). Le contexte et les références communes jouent évidemment un rôle. Mais il n’existe aucun groupe humain dont les membres seraient tous intrinsèquement et irrémédiablement dépourvus des plus hautes qualités qui définissent l’humanité. Il y a de nombreuses manières d’incarner une vertu, selon la culture et l’époque, selon le sexe, genre ou orientation sexuelle, selon la personnalité et l’histoire de chacun, et cette immense variété rend intensément précieux le génie propre de chaque personne, de chaque peuple, de chaque culture, de chaque époque. Mais les vertus ainsi incarnées sont universelles, et doivent être reconnues comme telles sous peine d’être niées.

Depuis que vous lisez cet article…

Si certains font preuve d’une complaisance complice, notamment à gauche, il y a aussi heureusement des voix qui s’élèvent (dans Causeur, mais aussi dans Le Figaro, Marianne, à la Fondation Jean Jaurès et au sein du Printemps Républicain, de Bellica, du Comité Laïcité République, et même une contributrice de Médiapart, site pourtant souvent anti-universaliste) pour dénoncer les nouveaux racistes, sexistes ou entrepreneurs communautaristes qui n’ont pas d’autre but que de fragmenter les sociétés, en particulier occidentales, au profit d’intérêts claniques, de manœuvres d’influence, de culpabilités malsaines, de vieilles rancœurs et d’ambitions personnelles. L’ennemi est actif, très actif, qui veut faire croire que tout se vaut et donc ne vaut rien, que tout n’est que point de vue et donc que rien n’est vrai, que seuls les intérêts particuliers devraient être défendus et non l’intérêt général, qu’il n’y aurait toujours que des rapports de force dominants/dominés et jamais de véritable fraternité simplement humaine. Contre cet ennemi, la vigilance s’impose à chaque instant et la lutte est urgente.

Car pendant que certains instrumentalisent la tolérance pour pousser leur avantage dans des rivalités presque claniques, pour cracher leur haine de l’Occident et pour empêcher que l’on défende les valeurs qui lui sont souvent associées, mais qui en fait appartiennent à toute l’humanité, six femmes dans le monde sont excisées chaque minute. Des femmes, des jeunes filles, des fillettes, des bébés. Combien, depuis que vous avez commencé la lecture de cet article ? Dix ? Vingt ? Plus encore ? Renoncer à l’universalisme serait trahir chacune d’entre elles.

Lire la suite