Irréconciliables, les 50 États-Unis d’Amérique ont désormais deux constitutions: celle des Pères fondateurs et celle des progressistes « wokes. » Pour comprendre ce qui se passe, il faut partir de l’analyse de l’intellectuel Christopher Caldwell, sur l’évolution des États-Unis des droits civiques à nos jours.


Le grand intellectuel américain, Christopher Caldwell, qui a vécu en Europe où il a étudié notamment les effets de l’immigration musulmane sur la culture européenne(1), est revenu à ses études américaines pour se pencher sur l’origine de la polarisation de son pays.(2)

Christopher Caldwell Photo: Hannah Assouline
Christopher Caldwell Photo: Hannah Assouline

Il affirme que les réformes des années 1960, qui visaient à rendre la nation américaine plus juste et plus humaine, ont au contraire laissé de nombreux Américains aliénés, méprisés, trompés – ceux qui étaient prêts en 2016 et 2020 à placer un aventurier, Donald Trump, à la Maison Blanche. Une des rares intellectuelles françaises à avoir lu Caldwell, Michèle Tribalat, habituée des lecteurs de Causeur, écrit: « Le Civil Rights Act de 1964 et ses suites, notamment le Voting Right Act de 1965 et le Fair Housing Act de 1968, n’ont pas seulement apporté de nouveaux droits aux Noirs. Ils ont été à l’origine d’une énorme bureaucratie pour les mettre en application. L’histoire américaine a été entièrement réinterprétée à la lumière de la question raciale et le gouvernement américain s’est investi comme jamais pour façonner la société autour de l’idéologie, quasi-religieuse, de l’antiracisme. » Les élites blanches du nord-est progressiste qui ont encouragé et voté les droits civiques voulaient en finir avec la ségrégation définitivement.

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« Ils ne pouvaient pas soupçonner que ces droits auraient pour conséquence de réexaminer la société américaine dans sa totalité. Les droits civiques sont devenus des droits humains et les droits humains des revendications pour mettre sens dessus dessous l’ensemble des valeurs fondatrices de l’Amérique y compris les rapports sexuels. Tout blanc malchanceux peut désormais voir son avenir professionnel ruiné par un propos jugé inadéquat sur la race, le genre et la sexualité. C’est ce qu’on a appelé le politiquement correct, dont on connaît les effets ravageurs sur les campus américains », poursuit Tribalat.

Et vint Black Lives Matter

S’ensuivra l’idée saugrenue de détaxer les géants numériques, Google, Amazon, Apple, Twitter, etc. Ils deviennent des monstres indéboulonnables. « Dès 1998, Amazon commence à détruire les librairies américaines. Google concentre 90% du trafic dès 2009. Seuls les retraités peuvent se passer d’internet, les jeunes en ont un besoin impérial » (Michèle Tribalat). L’élite technologique, nouvelle minorité, est « woke. » Les généreux mécènes sont financés par le contribuable à coups d’abattements fiscaux. Peu importe que les milliardaires de la Silicon Valley soient les plus riches du monde pourvu qu’ils placent un panneau « Black Lives Matter » sur leur pelouse. « Depuis la fondation du mouvement Black Lives Matter (BLM) à l’été 2013, la division créée par l’émergence d’un ordre constitutionnel antagoniste a rendu le mode de vie américain désagréable, brutal et dangereux », explique l’éditorialiste canadien conservateur, William Brooks, dans The Epoch Times. Les woke voient dans Joe Biden le patron d’un « syndicat » américain post-moderne qui impose ses vues progressistes sur le monde de l’entreprise. Déjà, de nombreuses multinationales, dont Disney, refusent de financer les campagnes électorales futures des « renégats », notamment des sénateurs républicains, Ted Cruz et Josh Hawley, qui ont osé remettre en question la légitimité du « lider maximo » Biden en réfutant, sur bases d’allégations de fraude « imaginaires », le collège électoral des grands électeurs. Des anciens étudiants exigent que Rudy Giuliani, l’avocat de Trump, soit radié. Le professeur Alan Dershowitz n’est plus le bienvenu à Harvard, son université d’origine. Toute référence à Trump sur votre CV vous condamne à une longue traversée du désert. Les purges ont commencé.

« La notion orwellienne selon laquelle le recours à une « diversité » à fleur de peau est le meilleur moyen de parvenir à l’« unité » nationale est devenue la pièce maîtresse d’un mouvement radical agressif qui a fini par s’emparer du Parti démocrate et a conduit à l’élaboration d’une constitution américaine alternative souvent incompatible avec l’originale », conclut Brooks.

Point de non-retour?

De ces deux interprétations de la Constitution américaine émergent deux Amériques inconciliables. L’une toujours guidée par la constitution d’origine de 1788. L’autre est une interprétation « progressiste » du texte original et qui est défendue par la quasi-unanimité des politiciens de l’establishment, les médias mainstream, les intellectuels progressistes et une grande partie de l’appareil judiciaire, jusque et y compris la Cour suprême dont la majorité conservatrice n’est que de façade.

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William Brooks : « Les partisans de la constitution « vivante » d’après les années 60 estiment que les partisans de la constitution écrite de 1788 sont des fanatiques raciaux et une menace pour la démocratie. » Dans un récent éditorial pour First Things Magazine, R. R. Reno explique que « l’étonnante capitulation post-inaugurale de l’administration Biden-Harris devant la gauche radicale laisse présager la fin du rôle du Parti démocrate en tant que ‘guérisseur naturel’ de la nation. Étant donné le retournement délibérément humiliant de l’héritage de l’administration Trump au premier jour de la présidence Biden, il est clair que les concessions de l’establishment à l’extrême gauche se transforment en capitulation complète. » La démonstration de force du Parti démocrate lors de l’inauguration de Biden le 20 janvier avec le déploiement de 25 000 Gardes nationaux pour quelques dizaines de participants sur une pelouse quasi vide ne prête pas à l’optimisme sur les intentions de la gauche américaine d’évoluer vers un parti unique avec les RINO (« Republicans in name only »). La régularisation de 11 à 15 millions d’immigrés illégaux hispaniques et la suppression du système des grands électeurs demandée par Hillary Clinton pourraient maintenir les Démocrates, majoritaires en voix, au pouvoir pour longtemps.

Washington, le 6 janvier 2020 © Julio Cortez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22527680_000006
Washington, le 6 janvier 2020 © Julio Cortez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22527680_000006

En parallèle à leur ouverture migratoire, les Démocrates sont désireux de traquer d’hypothétiques « terroristes nationaux », les ploucs trumpistes violents et stupides qui doivent être maintenus sous surveillance par tous les moyens. Alors que jusqu’ici, le centre-droit (Parti républicain) et le centre-gauche (le Parti démocrate) se partageaient les plates-bandes au sein du « Marécage » de Washington, les partisans de la « constitution alternative » considèrent aujourd’hui que l’électorat républicain populaire est constitué de « déplorables » (selon la formule d’Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle de 2016). Pour William Brooks : « Le point de non-retour de l’Amérique dépendra de sa capacité à retrouver la même foi, la même prudence, la même perspicacité et le même courage que ceux qui ont été invoqués en 1776 pour produire la plus grande expérience de démocratie constitutionnelle de l’histoire de l’humanité. »

[1] Une Révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe. Préface de Michèle Tribalat (Éditions du Toucan, 2011).

[2] Simon & Schuster, janvier 2020 (en anglais).

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