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Et maintenant au tour d’Assad ?

photo : Boudreaux and Andrea

À en croire les rumeurs circulant sur le web, les forces de l’ordre syriennes ont pour consigne de ne pas tuer plus de 20 personnes par jour, chiffre considéré comme le seuil de tolérance des médias et des opinions publiques occidentales. La leçon libyenne a été retenue : dès que la presse mondiale commence à parler de massacres, le compte à rebours commence pour le régime qui les a perpétrés. Le lourd bilan de la répression du vendredi 22 Avril – 88 morts dans plusieurs villes différentes – pourrait donc constituer le tournant de la « révolution » syrienne qui, jusque-là, n’est rien d’autre que des émeutes férocement réprimées. Mais cette répression qui a fait 200 morts en cinq semaines, relevait d’une violence dosée et maîtrisée.

Avec la journée de vendredi, on peut parler de bain de sang, ce qui incline à penser que le régime perd son sang-froid, ou même qu’il panique. Lorsqu’elle a appelé à la mobilisation, l’opposition syrienne ne savait peut-être pas à quel point le slogan choisi pour cette journée – « jum’aa el azime » (en arabe le « Grand vendredi ») – se révélerait prémonitoire.

S’il le pouvait, Bachar el-Assad ferait disparaître de la surface de la terre l’édition du 31 janvier 2011 du Wall Street Journal. L’entretien qu’il a accordé ce jour-là au journal américain témoigne en effet d’un extraordinaire aveuglement de l’homme fort de Damas. L’ironie de l’histoire est qu’il n’a cessé de brocarder ou de dénoncer le même aveuglement chez ses anciens pairs de la Ligue arabe Ben Ali et Moubarak. Quelques jours après la chute du président tunisien, alors que la contestation en Egypte prenait de l’ampleur, le prince-président syrien expliquait pourquoi son pays n’était pas touché et ne le serait pas par le vent nouveau soufflant sur la région. « Nous subissons des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable, déclarait-il au WSJ. Pourquoi ? Parce que nous sommes à l’unisson des croyances du peuple. C’est fondamental. Quand la politique menée va à l’encontre de ce que pense le peuple, cela crée un fossé qui entraîne nécessairement des troubles. En effet, les gens ne vivent pas seulement de pain et de confort matériel, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si on fait l’impasse sur le substrat idéologique de la région, on ne comprend rien à ce qui se passe. »

Cela semble difficile à croire mais c’est ainsi : l’homme qui depuis plusieurs semaines fait face à un mouvement de contestation sans précédent en Syrie, ce chef d’Etat tout-puissant qui, depuis plus d’un mois, n’a d’autre choix, pour maintenir son pouvoir, que de tirer à balles réelles sur des manifestants qui continuent à le défier, pensait être bien plus proche des Syriens que Ben Ali et Moubarak des Tunisiens et des Egyptiens.

Assad n’a pas complètement tort quand il évoque « le substrat idéologique de la région », une formule politiquement correcte ou « occidentalo-compatible » pour résumer l’axiome qui légitime son pouvoir. Sauf que cet axiome n’est pas une vérité ontologique consubstantielle à l’être arabe, mais, précisément, une croyance sciemment entretenue par les régimes. Mais Bachar el-Assad – tout comme son père avant lui – pense visiblement qu’il règne sur un troupeau d’abrutis primitifs que l’on peut gaver de slogans. Autrement dit, il a des Arabes en général et des Syriens en particulier une vision qu’Edouard Saïd aurait qualifiée d’essentialiste et d’orientaliste. Le régime dont il a hérité s’inscrit donc depuis des décennies dans un paradigme simple et cynique : le rejet absolu d’Israël, l’antisionisme viscéral et la solidarité avec les Palestiniens sont les éléments essentiels de l’identité syrienne. En conséquence, toute velléité de revendication, qu’elle soit politique, économique et sociale, peut-être désamorcée par une sorte de pensée magique : il suffit de dire « résistance », « occupation » et « sionistes » et le peuple oubliera les humiliations quotidiennes, les dénis de justice et le népotisme.

Il est vrai que cette rhétorique a eu une certaine efficacité. L’exploitation du problème palestinien – bien réel au demeurant – à travers le soutien apporté aux factions les plus radicales de la résistance – des « Fronts » des années 1960-1970 au Hamas et au Jihad islamique aujourd’hui – et l’attention obsessionnelle portée par le régime au conflit avec Israël ont bel et bien permis à Assad père de camoufler une dictature sectaire, sanguinaire et corrompue derrière une façade nationaliste entretenue à coups de discours anti-impérialistes, et cela, d’autant plus aisément que, dans la réalité, il n’y a pas, depuis 1982, d’affrontement armé. Que les Syriens veuillent récupérer le plateau du Golan perdu pendant la guerre des Six Jours est compréhensible comme l’est leur sentiment de solidarité spontané pour les Palestiniens. Reste qu’il est désormais clair que la haine de l’ennemi sioniste et la perspective hypothétique de son éradication ne répondent pas aux aspirations à la liberté, à un partage plus juste de la richesse nationale et à un Etat de droit. L’enseignement de ces manifestations qui refusent de céder devant les armes, c’est que, pour le peuple de Syrie la libération de Damas est bien plus urgente que celle du Golan. Et pour cette cause, beaucoup sont prêts à mourir – ce qui confère à la situation un caractère dramatique.

En dépit de sa légitimité chancelante, Assad avait encore jusque-là une certaine marge de manœuvre. Ses discours auraient encore pu convaincre une partie de son opinion. Depuis ce « Grand vendredi », c’est fini : il semble bien que la Syrie ait, à son tour, atteint le point de non-retour. Après la répression sanglante de ce « Grand vendredi », plus personne ne pourra croire aux promesses de réformes. Ce 22 avril, le régime syrien est entré en guerre contre sa population. Les manifestants le savent. Ce qui signifie que, de part et d’autre, on n’a plus rien à perdre.

La seule lueur d’espoir, c’est que, pour le moment, les manifestants concentrent leurs attaques sur la famille Assad. C’est ainsi que, dans la banlieue de Damas, on a entendu ce slogan visant le frère du président : « zanga zanga, dar dar, Maher est encore plus bête que Bachar »[1. le slogan fait référence au discours délirant de Kadhafi où il a menacé de traquer les rebelles “maison après maison, ruelle après ruelle”]. En clair, on ne peut pas exclure que, à l’instar de ce qui s’est passé en Tunisie, le clan Assad soit lâché par certains de ses alliés soucieux de sauver leur peau et quelques-uns de leurs privilèges, ce qui pourrait ouvrir la porte à un changement négocié plus ou moins en douceur par une partie du régime. Autrement dit, si le risque d’un bain de sang est bien réel, un « Thermidor » syrien est encore possible.


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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