Concernant l’esclavage et la colonisation, la connaissance, même assez faible, de l’Histoire de l’Afrique remet rapidement les vraies choses à leur place. Dans cette affaire, et à supposer qu’il faille porter les fautes de ses ancêtres, tout le monde est coupable, et surtout, peut-être, ceux qui se targuent le plus d’en être les victimes.


La folie s’est emparée des débats sur l’esclavage et la colonisation, supposément pour accabler les « blancs » et prouver le statut de victimes éternelles des « noirs ». Même si la génétique a prouvé que les Français de souche étaient plus proche des Sénégalais que des Finlandais, et si toutes les nuances de couleurs de peau, vraiment toutes, sont dans la nature, peu importe : les esprits les plus éclairés, les entreprises les plus prospères et les politiciens les plus avisés ont cru bon d’avaler complaisamment le néo-discours simpliste et imbécile du « gentil noir/méchant blanc », asséné par des petits groupes d’insurgés « racialistes » professionnels, sans scrupules et sans culture, des rois du bruit tous azimuts, et par des « stars » du sport et du cinéma en mal de promo, eux-mêmes relayés par une presse soviétoïde, et manipulés par des oligarques mondialistes qui, eux, savent très bien où ils veulent aller (cf cet article de Driss Ghali). Mais allons malgré tout dans leur sens. Ne parlons pas de couleur de peau, mais de civilisation, et parlons du « péché fondateur », l’esclavage. Qu’en est-il ?

L’esclavagisme n’a pas attendu les Blancs

Il est utile, pour aller au fond des choses, de se référer au meilleur spécialiste français de la question, l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, et à son livre magistral, Les traites négrières (Gallimard, 2005). Que dit-il ? Simplement, et c’est confirmé par bien d’autres, que la traite des esclaves est bien antérieure à l’arrivée des premiers acheteurs arabes ou européens, qui ont trouvé sur place un « marché » déjà existant, structuré, pérenne et important. Ceci s’explique, dit Grenouilleau, par le fait que, l’agriculture africaine étant, autrefois, collective et peu productive (c’est encore souvent le cas dans les villages reculés), les cités-États et les empires n’ont pas pu, pendant longtemps, se construire, comme en Occident, en Asie ou même en Amérique (aztèques, incas) sur la base d’une taxation des paysans par leurs propres aristocraties, en contrepartie d’une protection (« en paix à l’intérieur, respectés à l’extérieur », cf Raymond Aron). Les grandes dynasties lignagères, ancêtres de ces pouvoirs royaux, se sont donc organisées, indépendamment entièrement de leurs peuples, pour asseoir leurs pouvoirs et leurs statuts, sur le commerce et la guerre lointaine, contre les autres peuples. Évidemment, dans une telle configuration, le commerce des esclaves a fait largement partie de la prédation guerrière, et du commerce de denrées, au même titre que l’or ou l’ivoire. Par exemple, si le roi Mansa Musa, qui régna sur le Mali au 14ème siècle, est considéré par certains comme l’homme le plus riche du monde toutes époques confondues, il est certain qu’il n’a pas tiré son immense fortune de la vente des noix de Kola…

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De fait, il est avéré et reconnu que tout au long de la période des traites négrières, 98% des esclaves livrés l’ont été par vente, et non pas par la prédation directe des étrangers. Ainsi, si les chiffres communément admis sont, pour toute la période, d’environ 17 millions d’esclaves livrés par la traite arabe, 10 à 11 millions emmenés par la traite atlantique, et environ 14 millions utilisés dans la traite intra-africaine, en réalité, la quasi-totalité de ces 42 millions d’esclaves ont été d’abord pris, puis vendus, si l’on considère qu’il existe un « peuple noir » (ce qui resterait largement à démontrer, mais admettons-le), par leurs propres « frères ». Dans la prédation esclavagiste, on oublie simplement le premier maillon de la chaîne. Quand on le remet à sa place, évidemment, par rapport au discours « méchant blanc/gentil noir », ça fait désordre… De nombreux Afro-américains le savent, qui sont rancuniers vis-à-vis des Africains « de souche » qu’ils accusent de ne pas vouloir reconnaître que ce sont leurs ancêtres qui les ont vendus. On remarquera d’ailleurs qu’on entend peu les Africains eux-mêmes dans le débat qui fait rage chez nous, qui enflamme les néo-trotskistes racialistes, et terrorise les ignorants, et on comprend bien pourquoi !

Un autre débat est possible

Évidemment, si débat il devait y avoir un jour en Afrique, et si des revendications devaient être exprimées de la part des peuples, ce serait dans deux directions :

  • contre leurs propres élites, responsables de leurs martyres. Et certains trafics d’aujourd’hui, en particulier celui des migrants, pourraient valablement être questionnés dans une telle perspective, comme pouvant ressembler fortement à ceux d’hier (qu’en est-il, en réalité, du prétendu libre arbitre de ces « nouveaux esclaves » ? Par qui et comment sont-ils « vendus », exploités ? Qui reçoit de l’argent de cet immense trafic et combien ?)
  • de la part, spécifiquement, des ethnies africaines exploitées et vendues tout au long de l’Histoire, contre les autres ethnies esclavagistes, celles qui ont profité de la proximité des acheteurs, pour le compte de qui elles ont joué les intermédiaires et les fournisseurs guerriers, et grâce à qui elles ont bâti de grandes puissances.

Deux peuples, parmi bien d’autres, sont intéressants à analyser dans ce sens, les Yorubas et les Peuls.

Concernant les Yorubas, un peuple très important, qui vit sur le territoire de l’actuel Bénin et au Nigeria, sur les pratiques esclavagistes de ses anciennes élites, sur leur épouvantable barbarie, et plus généralement sur le système de fonctionnement général des régimes esclavagistes africains, les choses ont été bien décrites par l’article « La traite des rois africains », de l’historien Philippe Delorme, récemment paru.

Les Peuls constituent un autre modèle esclavagiste différent. Originaires du Fouta Toro (au nord du Sénégal, sur les rives du fleuve), ils sont particulièrement présents en Guinée (Fouta Djalon), au Sénégal, au Mali, au Nigéria, au Cameroun, et plus généralement dans toute l’Afrique de l’ouest, où ils sont très actifs et influents. Ils représentent aujourd’hui 40 millions de personnes, ce qui est considérable. On peut penser que leur proximité avec les peuples arabo-berbères du nord, et leur conversion rapide à l’islam, les a préservés eux-mêmes de l’esclavage. Mais en a fait, leur position stratégique (à la fois sur la route sud-nord de l’esclavage arabe vers Marrakech, et est-ouest, vers les Antilles) a fait d’eux des fournisseurs et des intermédiaires idéaux des acheteurs négriers de tous bords, ce qui a fait leur prospérité et leur fortune. Au même titre que les Yorubas du Bénin ou les Ashantis du Ghana, ils ont une responsabilité particulièrement forte dans la vente de leurs « frères » africains.

Peu populaire peuple peul

Un épisode peut le prouver. C’est celui du grand conquérant El Hadj Oumar Tall, un toucouleur (un peuple de langue peule originaire du Fouta Toro). Lorsqu’il a voulu, vers 1850, sous prétexte de djihad, se tailler un empire en soumettant les peuples bambara animistes du Mali (bambara signifie « payen », tout un programme…), il achète aux arabes 10 000 chevaux pour ses guerriers. A l’époque, le prix d’un cheval était de 20 à 30 esclaves, ce qui veut dire que pour se fournir en montures, sans compter les selles, les fusils, les balles et la poudre, Oumar Tall a dû s’engager à livrer entre 200 000 et 300 000 esclaves, ce qui donne une idée à la fois de son ambition militaire et de son « potentiel » esclavagiste… C’est la conquête française qui mettra fin à ces pratiques barbares, chez les Peuls et ailleurs. Sur ce point spécifique, en dépit des critiques des ignorants ou des malhonnêtes, on ne peut nier le caractère extrêmement bénéfique de la colonisation, et se dire que probablement, celle-ci a sauvé l’Afrique. Où en serait-elle aujourd’hui, en effet, si cette interdiction n’avait pas eu lieu ? Il y a tout lieu de penser que sans cela, tant les guerres tribales incessantes et meurtrières que les prédations esclavagistes intra-africaines, avec leur cortège d’horreurs, auraient perduré, détruisant définitivement l’ensemble du continent. Nombre de ces grandes familles lignagères esclavagistes l’ont bien compris. D’ailleurs, elles se sont alliées très rapidement aux colonisateurs pour exploiter ensemble les nouvelles opportunités qui leur étaient offertes. Ce sont leurs descendants, souvent, qui sont encore au pouvoir aujourd’hui dans ces pays.

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Pour le reste, il est à remarquer que les autres peuples africains (et on peut le comprendre !), n’aiment pas beaucoup les Peuls. D’abord, ils se disent blancs, descendants d’un peuple originaire du Sinaï. Si on se dit blanc, donc pas comme les autres, en vivant en Afrique et en ayant la peau noire, ça semble déjà un signe assez raciste… Ensuite, c’est une société de castes, la plus élaborée de toute l’Afrique. 13 ou 14 castes, dont la plus inférieure est celle, précisément, des esclaves. Encore un autre signe raciste, à n’en pas douter.

Loin de moi l’idée de jeter la pierre aux Peuls, aux Yorubas ou aux Ashantis d’aujourd’hui, qui ne sont en rien responsables des turpitudes de leurs ancêtres. Après 40 ans de voyages en Afrique, j’ai appris à juger les personnes sur ce qu’elles font aujourd’hui, et pas sur ce qu’ont pu faire leurs peuples dans l’Histoire. Nous avons, les uns comme les autres, bien mieux à faire à construire le présent et l’avenir qu’à nous écharper sur le passé, une impasse où tout le monde est perdant.

L’histoire est plus complexe que ne le disent certains militants

Malgré tout, s’il devait y avoir un jour une cérémonie expiatoire, par exemple à Ouidah, dans l’actuel Bénin, ce ne serait pas aux « blancs » de demander pardon pour l’esclavage, mais à tous, blancs, noirs et arabes confondus, et même aux descendants d’esclaves, puisqu’ils ne sont pas non plus exempts de « péché » : on sait par exemple que juste avant son indépendance, en 1804, le quart des esclaves de Saint-Domingue (ce qui était considérable, dans ce très grand centre négrier de l’époque), appartenaient à d’anciens esclaves affranchis. Dès qu’ils ont été libérés de leur servitude, qu’ont-ils fait ? Devenir à leur tour des bourreaux. Personne n’est blanc, pourrait-on dire, dans cette affaire. La nature humaine est complexe, et irréductible aux schémas simplistes bons/méchants. Pour toutes ces raisons, chacun devant accepter sa part de la faute, il est fort douteux qu’une telle cérémonie puisse un jour avoir lieu.

Par contre, ce qui m’énerve au plus haut point, c’est lorsque l’un des descendants de ces peuples négriers africains, qui ont tant à se faire reprocher, vient me donner des leçons, par rapport à « mon » passé d’esclavagiste ou de colonialiste, en oubliant complaisamment le sien. Je trouve la démarche indécente, malhonnête, et d’une grande hypocrisie.

Ah, j’oubliais : les noms les plus communs chez les Peuls sont Bah, ou Barry, ou encore Diallo ou Si. Tous ceux ou celles portant ces noms sont des Peuls, sans aucun doute possible. Toute ressemblance avec des personnes du monde de la politique ou du spectacle portant ces noms, et que l’on pourrait considérer comme de tels donneurs de leçons, ne pourrait qu’être le fruit d’une coïncidence tout à fait fortuite.

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