Après avoir dit que la colonisation était un « crime contre l’humanité » en 2017, le président Macron a évoqué guerre d’Algérie et Shoah dans une même discussion, dans son avion de retour d’Israël la semaine dernière. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin?


Le président, qui vient de remettre le couvert sur le crime contre l’humanité de la France dans la guerre d’Algérie et a osé l’analogie avec la Shoah, a-t-il des tendances masochistes ? Franck Crudo lui demande dans une lettre…

Monsieur le Président,

Je fais des rêves vraiment étranges en ce moment. Tenez, la nuit dernière, je vous ai imaginé menotté sur votre lit, tout de cuir vêtu, un bâillon boule à la bouche. Au loin, on entend vaguement l’intégrale de Mylène Farmer pendant que votre épouse, déguisée en Cruella dans les 101 Dalmatiens, vous fouette avec un knout et un chat à neuf queues en vous insultant dans la langue de Goethe. Étrangement, vous semblez prendre votre pied, le regard fixé sur la télé, laquelle diffuse une compilation des plus beaux buts contre son camp de l’histoire de l’OM, votre club de cœur. Je sais, c’est bizarre.

Un président étourdi

Peut-être ai-je été, malgré moi, influencé par la lecture matinale du Figaro, ce samedi. Lors de votre retour d’Israël en avion, vous vous êtes confié auprès de quelques journalistes, un verre de whisky (sans coca) à la main. Après avoir, si j’ose dire, assimilé l’assimilation « à la droite dure et à l’extrême droite », moi qui pensais naïvement que ce modèle était à l’origine défendu par les Républicains de tout bord au XIXe siècle (je n’ai au passage pas été subjugué par le modèle alternatif proposé ces dernières décennies), vous avez souligné que « le nouvel antisémitisme vient des extrêmes », de droite comme de gauche, oubliant étrangement de citer d’où venait, aujourd’hui en France, l’antisémitisme le plus redoutable. Le plus virulent, le plus mortifère. Sans doute une simple étourderie de votre part. Même les meilleurs peuvent avoir quelques absences, c’est humain.

A lire aussi, David Desgouilles: Le Chirac Tour continue!

Entre deux gorgées, vous avez expliqué que la montée de l’islamisme et du communautarisme dans notre pays a pour origine « un phénomène mondial d’un islam radical qui se tend et une transformation de l’islam », qui s’est « greffé sur des fractures mémorielles et des échecs que nous-mêmes (en France), on a eus sur le plan économique et social ». C’est vrai quoi, tout ça, à la fin, c’est quand même avant tout de notre faute.

Analogie audacieuse

Et puis, droit dans vos bottes (cloutées?), vous avez assumé vos propos polémiques durant la dernière campagne présidentielle sur le crime contre l’humanité de la France en Algérie. Avant d’ajouter, cerise sur le gâteau, que ce sujet devrait avoir « à peu près le même statut que celui qu’avait la Shoah pour Chirac en 1995 ». En lisant ces lignes, je me suis surpris à me pincer, histoire d’être tout à fait certain que je n’étais pas de nouveau englué dans l’un de ces rêves incongrus dont je suis parfois prisonnier.

Je dois vous confesser, monsieur le Président, que le mauvais esprit qui sommeille en moi s’est furtivement demandé si vous n’agitiez pas ce genre d’analogies, que l’on pourrait qualifier pudiquement d’audacieuses, ou si vous ne surjouiez pas quelque peu – petit cabotin – le remake de la colère de Chirac à Jérusalem afin de gratter quelques voix dans nos banlieues. Si tel est le cas, sachez qu’il y a du monde au balcon et que Jean-Luc Mélenchon et ses amis sont déjà sur le coup. Du haut de votre Aventin, tout en haut, vous avez pu mesurer à quel point le discours et la surenchère victimaire produit des effets positifs dans notre beau pays. La gorge serrée, l’œil humide, j’ai presque envie de vous dire : « chapeau l’artiste ! »

Repentance: autant y aller franco

Mais trêve de flagornerie. Au point où l’on en est, pourquoi s’arrêter en si bon chemin et se contenter de la guerre d’Algérie ? Dans votre entreprise progressiste de mortification mémorielle,  vous pourriez demander pardon chaque jour de la semaine. Le lundi, on pourrait expier les crimes de Charles Martel, qui n’a pas hésité à exterminer jusqu’au dernier homme toute l’armée d’Abd el-Rahman, aux alentours de 732. Le mardi serait un nouveau jour de pénitence, en hommage aux nombreuses victimes brûlées vives ou passées au fil de l’épée par les troupes de Godefroy de Bouillon, lors de la prise de Jérusalem en 1099. Le mercredi matin, on pourrait fermer toutes les écoles et mettre les drapeaux en berne en souvenir des exactions de Philippe Auguste, durant la 3e croisade et le siège de Saint-Jean d’Acre en 1182. Le jeudi, ce serait ravioli… mais aussi un jour de honte nationale, 850 ans après le carnage à Carthage perpétré par Saint-Louis, en 1270. Le « Saint » y est mort d’ailleurs, bien fait pour sa gueule.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Macron, où est ta victoire ?

Le vendredi, on tancerait publiquement Louis-Philippe, coupable d’avoir réduit en cendres Tanger, en 1844. Le samedi, la France demanderait pardon à la Tunisie, pour ses milliers de morts en 1881, et au Maroc, pour la guerre du Rif dans les années 20. On bouclerait logiquement la boucle le jour du seigneur, avec la guerre d’Algérie, ce crime contre l’humanité. Histoire de bien marquer le coup, on observerait une minute de silence, dans l’émission de Michel Drucker.

Fais-moi mal!

On pourrait même, soyons fous, consacrer chaque jour de l’année aux différents crimes perpétrés par la France, son armée, ses dirigeants, ses hommes, durant sa longue et douloureuse histoire, et pas seulement contre les musulmans. Pourquoi ne pas poursuivre votre œuvre d’autoflagellation émancipatrice, monsieur le Président, en dénonçant les crimes de l’armée française en Italie, entre avril et juin 1944, avec des viols de masse et des massacres sur les populations civiles ? Sous les ordres du maréchal Juin, ce corps expéditionnaire était composé pour moitié de goumiers marocains, de soldats algériens et de tirailleurs tunisiens ou sénégalais. Bon, l’exemple est peut-être mal choisi du coup: pas de stigmatisation, pas d’amalgame, comme on dit chez vous en trinquant, un verre de whisky à la main.

Quant aux crimes contre l’humanité du reste de l’humanité, on va laisser tomber, car il faudrait sans doute plus d’un siècle à ce rythme. Je suis d’ailleurs fort étonné que vous n’ayez pas pointé du doigt la responsabilité des Alliés, qui ont décimé des centaines de milliers de civils, hommes, femmes, enfants, en bombardant les villes allemandes. Sans parler de Hiroshima. Qui sait, ça sera peut-être pour votre prochain mandat. J’ai d’ailleurs fait un drôle de rêve, encore un, dernièrement. Pour célébrer votre réélection, vous ne traversez pas le Louvre d’un air martial. Non, cette fois vous remontez les Champs-Elysées pieds nus, en marchant sur des clous et des éclats de verre, ceint d’une tenue en latex moulante et d’un collier en simili acéré. L’image ne déparerait pas dans votre album. À côté du selfie avec le jeune Guyanais qui vous fait un doigt ou de votre photo à l’Elysée, au milieu d’un groupe de musiciens LGBT sapés comme jamais pour l’occasion !

Lire la suite