Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)

L’excellent commentaire de Elle qu’a fait Olivier Prévôt sous-estime, je crois, la portée du film : rien de moins qu’une parabole du monde émergeant parmi nous, mais il identifie bien le personnage central, le personnage pivot, on hésite à dire l’héroïne, comme une femme castratrice et phallique : autoritaire et manipulatrice dans son entreprise, attirant les fantasmes de ses subordonnés, humiliant sans scrupule un mâle inoffensif… Comme le montre le critique de Causeur, ce qu’elle refuse c’est toute relation qui la mettrait dans la dépendance d’un objet d’amour ou de désir. Mais je cesse d’être d’accord quand il décrit Michelle comme de bout en bout manipulatrice. Sans doute Olivier Prévôt, fasciné par le jeu imperturbable d’Isabelle Huppert, prête-t-il au personnage ce qui revient à l’actrice.

Si on croit que la « patronne de la boîte » est toujours à la manœuvre, fabriquant le piège où tombera son agresseur, on croit assister à un duel, lire un polar. Je vois plutôt une tragédie où les protagonistes sont conduits vers leur destin par des facteurs qui débordent leurs volontés. La psychologie individuelle serait une grille de lecture suffisante si l’on n’était que devant un épisode. Mais c’est un monde globalement détraqué que l’on nous donne à décrypter, où l’on est introduit par un récit obscur, heurté, rythmé par les viols à répétition, qui distille peu à peu des indications partielles. Une telle œuvre appelle des grilles de lecture plus larges que la psychologie. Sociologiquement, c’est la description d’un groupe de professionnels du fantasme ; anthropologiquement, le film met au centre une femme qui est dans le déni de la famille ; historiquement, il donne à ce monde comme repoussoir et origine, un catholicisme caricatural et caricaturé.

Il y a, dit-on, des travailleuses du sexe, ici on a des travailleurs du fantasme, qui doivent aller toujours plus loin, dans l’effrayant, le choquant, le suggestif : on n’est pas des enfants de chœur ! Et, dans leur vie personnelle aussi les dits travailleurs ne sont pas des enfants de chœur, ils ont tendance au turn over cynique, sachant qu’à cet égard on aurait tort de faire confiance aux collègues, au risque de se retrouver, comme Anne, l’associée de Michelle, trompé et bafoué. A l’aune du fantasme, la sexualité est satisfaction individuelle et/ou domination, masturbation ou viol. Une seule relation hors viol de Michelle est reconnue satisfaisante, elle y a joué à être une morte sur quoi l’autre peut s’affairer à son gré.

Que ce film, où rapports sexuels et rapports de pouvoir s’entremêlent, ait valeur de parabole, des échos le montrent venus de milieux (les politiciens écolos par exemple), où les rivalités d’image comptent plus que tout. L’agence d’Anne et Michelle, est un modèle reproductible, banal peut-être. En tout cas, c’est ce qu’indique la conduite de Michelle. Elle ne renonce pas du tout à se défendre, mais elle ne dénonce pas son agresseur, le voisin d’en face, qu’elle a vite identifié. Ce n’est pas seulement parce qu’elle aimerait bien avoir avec lui un rapport consenti (ce dont il est incapable), mais aussi parce qu’elle sait que la sexualité sauvage et brutale dont elle est victime participe du monde où par ailleurs, elle triomphe. Elle en est si consciente qu’elle s’impose de parler en société de ses mésaventures avec décontraction et naturel.

Un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » ?

Encore faut-il pour jouer ce jeu, être personnellement capable d’une sexualité complètement « désentimentalisée ». Si Michelle y parvient, c’est parce qu’elle est radicalement, monstrueusement, une sans famille, qu’elle est dans le déni de la famille. Nous savons tous, par une expérience première, que notre sexualité a été comprise, dès le début, dans le bloc de sentiments qui réunit les parents entre eux et avec leurs enfants ? C’est pourquoi, il nous est par la suite difficile d’être complètement cynique en cette matière.

Dans le cas de Michelle, cette expérience initiale fait défaut ou est récusée. Son père est un serial killer condamné à vie, qui a tué presque sous les yeux de sa fille. Quand il apprend que celle-ci, au bout de trente ans, veut le voir (pour lui « cracher à la figure ») il se pend dans sa cellule.

La mère, une riche décatie, s’offre des gigolos qui convoitent l’héritage, sa fille n’a pour elle que des sarcasmes, en particulier quand, entrant à l’improviste dans l’appartement, elle la surprend en situation « embarrassante ». La mort de la vieille n’émeut personne, on répand ses cendres  dans n’importe quelle eau.

Pour la famille qu’elle a « fondée » Michelle n’a pas plus de dévotion, elle la dévalorise autant qu’elle peut. L’ex est évanescent, le fils, Vincent, sa mère le met plus bas que terre, sa naissance a déjà été une torture, maintenant c’est un nigaud à emploi précaire, qui a besoin de son aide (chichement consentie), elle couvre d’injures l’amie de son fils, dont l’enfant, répète-t-elle à Vincent, ne peut pas être de lui, donc pas de sa descendance à elle. En matière de famille, sa devise est en somme : rien avant moi ! Rien après moi !

On la voit à la fin du film en position de mettre un sceau à ce programme négatif : son associée ayant licencié le mari qui la trompait avec Michelle (qui ne veut plus de lui), le violeur d’en face ayant été tué, les deux associées vont habiter ensemble, prêtes, suggère-t-on, à nouer une relation lesbienne. Happy end logique d’un déni acharné de la famille.

En tant que parabole, le film de Verhoeven, donne à voir les implications de ce que notre monde fomente, qu’appellent, par exemple, les polémiques de Didier Eribon contre Irène Théry, accusée de ne pas aller jusqu’au bout de la disjonction entre union sexuelle et procréation, de vouloir qu’au moins on dise aux enfants d’où viennent les gamètes de leur conception. Verhoeven décèle un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » et allégée et il craint que la sexualité ne devienne pas pour autant plus harmonieuse et plus heureuse.

Dans le film même, la perspective lesbienne n’est pas la seule ouverte à la fin. On a eu besoin du fils méprisé pour, d’un coup de trique bien asséné, éliminer le violeur récurrent. Que cette intervention de Vincent (sa présence au bon moment) semble hors récit, montre qu’elle procède d’une nécessité profonde. C’est la vie, la vie bête et naïve incarnée par Vincent, qui met fin au cauchemar du viol à répétition. Tout à la fin, les deux femmes « se mettent ensemble », mais à travers Vincent la vie continue, avec la copine et le bébé[1. Le personnage, masculin et créatif de Kurt (le seul, comme Olivier Prévôt l’a montré, qui échappe à la domination de Michelle) est dans un autre ordre, le symétrique de Vincent. Ce sont les deux failles d’un univers bouclé par où la vie peut entrer.]. Ce monde quasi infernal pourrait paraître le mauvais destin d’un milieu particulier, passablement dézingué, si le film ne se donnait pas une dimension historique, en rapportant obstinément ce qu’il décrit à un monde dont, paraît-il, il procède et se détache, le monde catho-traditionnaliste. Le père (présenté de manière à évoquer un fait divers récent) était un bigot qui traçait un signe de croix sur le front des enfants du quartier à l’entrée de l’école. Sa violence s’est déchaînée à cause des protestations des parents contre ce prosélytisme. Rébecca, l’épouse du violeur, appartient au même monde, elle impose la récitation d’une prière avant le diner de Noël[2. Le metteur en scène se permet d’être inexact quand il évoque les traditions cathos. Symptôme d’une désinvolture dont il donne d’autres exemples, il nomme « grâces » et non benedicite la prière qui précède le repas.], elle dresse une énorme crèche devant chez elle, elle va en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, elle quitte la table pour la messe de minuit. Il ne manque pour que la stigmatisation soit complète, que la participation à la « manif pour tous » Et, nous dit-on, son archaïsme provocateur n’est pas plus innocent que celui du père de Michelle. A la fin du film on a la surprise que la bonne voisine, devenue veuve d’un violeur obsessionnel, remercie la victime de son mari d’avoir donné à ce détraqué, « ce dont il avait besoin ». Manière d’avouer deux fautes : avoir été une épouse « insuffisante » et avoir couvert un crime. Manière surtout de commettre une troisième faute, celle de pardonner l’impardonnable à la place d’une autre. Voilà comment sont les cathos ! On indique donc, à la fin du film, comme en évoquant le père de Michelle, que la pétaudière ambiante est le résultat d’une émancipation par rapport à une culture étouffante qui n’a pas disparu.

On peut trouver que la ficelle est un peu grosse. Mais pourquoi Verhoeven a-t-il eu besoin de se donner un tel bouc émissaire ? Sinon parce qu’au fond, le monde qu’il décrit ne s’assume pas. C’est plutôt une bonne nouvelle.

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Paul Thibaud
Essayiste, théologien, président des amitiés judéo-chrétiennes, Paul Thibaud a dirigé la revue Esprit.
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