La fête d’Halloween est passée avec son cortège de spectres, d’apparitions fantomatiques et de monstres. Les devantures des commerces se sont parées dès le début du mois d’octobre de toiles d’araignées et de citrouilles en plastique. Mais cette année, solidaire, même l’Education Nationale s’est mise à l’heure américaine et s’est jointe à la fête en sortant de ces placards un nouveau monstre : la Constante macabre. Les enseignants de collège et de lycée ont ainsi reçu, courant septembre, un mail émanant du… « Mouvement Contre la Constante Macabre » (MCLCM), qui les invitaient, avec le soutien ministériel et académique, à participer à des formations plus approfondies pour comprendre les enjeux et les avantages de cette nouvelle croisade pédagogique innovante.

Les cancres, c’est la faute à la société…

La Constante Macabre, cela sonne bien. On imagine un titre de polar dans lequel un prof devenu fou aurait décidé d’assassiner méthodiquement ses élèves qui n’ont pas obtenu la moyenne : Destination finale pour les cancres et les habitués du radiateur. L’auteur de ce nouveau thriller pédago est un universitaire, André Antibi[1. Actuellement directeur de l’Institut de Recherche sur l’Enseignement des mathématiques (IREM) à Toulouse.], « chercheur en didactique », d’après sa page Wikipédia. « Par constante macabre, j’entends qu’inconsciemment les enseignants s’arrangent toujours, sous la pression de la société, pour mettre un certain pourcentage de mauvaises notes », affirme-t-il dans son ouvrage de référence. Son concept de constante macabre établit donc qu’il existerait un pourcentage irréductible de mauvaises notes attribuées au cours de leurs évaluations par l’écrasante majorité des professeurs, suivant une courbe de Gauss, déterminant une grosse moyenne de notes situées dans un écart-type entre « pas folichon », « peut mieux faire » et deux autres catégories constituées par les très mauvais résultats d’un côté et les excellentes prestations des forts en thèmes et des premiers de la classe et de l’autre. D’après ses recherches[2. André Antibi. Etudes sur l’enseignement de méthodes de démonstration. Enseignement de la notion de limite : réflexions, propositions. 1988. Thèse poursuivie sous la direction de Pierre Ettinger.] et les sondages qu’il a effectués auprès de la population enseignante, André Antibi affirme que 95 % des professeurs ont conscience que la « constante macabre » existe bel et bien. Pire, ils auraient tendance à n’être pas si inconscients que cela de leur sadisme et, pour passer pour des durs auprès de leurs collègues et de leurs élèves, à faire exprès de leur imposer des questions pièges et des problèmes non-étudiés en cours pour leur coller des mauvaises notes. Cet injuste système, affirme André Antibi, aboutit, une fois de plus, à la discrimination systématique des mauvais élèves, qui, comme Sisyphe roule son rocher, accumulent éternellement les mauvaises notes en dépit de tous leurs efforts. Situation menant à l’anxiété chronique, au désespoir, au décrochage scolaire et pour finir à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.

Révolutionner l’évaluation des élèves

Pour lutter contre ce nouvel avatar de l’insupportable processus sélectif encore et toujours défendu par les agents de la méritocratie réactionnaire, le MCLCM – en partenariat avec la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO, pour les intimes…) – propose de substituer à l’antique et funeste système de la notation macabre, un dispositif complètement innovant et beaucoup moins morbide appelé EPCC : « Evaluation par Contrat Confiance ». Fort du soutien institutionnel, le MCLCM et son EPCC partent donc à la conquête des enseignants et au secours des élèves avec un programme du tonnerre pour révolutionner l’évaluation des élèves et rendre les contrôles moins injustes. Jugez plutôt :

« 1) la présentation claire et précise des objectifs que les élèves doivent atteindre, ce qui leur permet de mieux suivre la leçon, pour le professeur d’obtenir une meilleure attention de la classe, mais également,  pour les parents, de mieux accompagner leurs enfants dans leurs apprentissages, et donc leur scolarité ;

2) une séance de « questions-réponses », avant l’évaluation, accompagnée au besoin, d’une « fiche de révision », afin de cibler les éventuelles difficultés des élèves et donc d’agir en amont sur l’évaluation ;
3) l’évaluation en elle-même qui doit reprendre pour 3/4, les objectifs de la séquence (phase de restitution), et pour 1/4, « aller plus loin » ( phase de transfert ), c’est à dire, soit de réinvestir des connaissances ou des capacités déjà acquises lors de précédentes leçons, soit d’évaluer des connaissances ou des capacités supplémentaires « hors programme » selon le désir de l’enseignant. »
Attendez une minute… Ce « Contrat de Confiance » incroyablement novateur et révolutionnaire, ne serait-ce pas ce qui existe déjà depuis un sacré bout de temps ? Si on résume ces trois points, cela revient à :
1) Indiquer clairement aux élèves sur quelle leçon on est en train de travailler et indiquer tout aussi clairement avant le devoir quelles parties de la leçon il faut réviser.
2) Organiser une petite séance de révision avant le devoir, revenir sur les difficultés rencontrées par les élèves et au besoin résumer à nouveau les notions principales.
3) Faire en sorte que le jour du contrôle, les questions reprennent si possible ce qui a été vu en cours.

En somme, le plus novateur là-dedans c’est l’intitulé de la réforme, « Évaluation par Contrat de Confiance ». Slogan accrocheur qu’un concessionnaire automobile ou un vendeur d’électro-ménager ne renieraient pas. A croire que nos pédagogues suivent désormais des séminaires en commun avec les étudiants des écoles de commerce…

Fabriquer du révolutionnaire avec de l’évidence

Qu’est-ce qui a pu faire croire aux petits génies du « Mouvement Contre la Constante Macabre », et à leur gourou André Antibi, que les enseignants n’avaient jamais pensé avant eux qu’il fallait que les contrôles portent sur les leçons apprises en cours ? Dans quels établissements du secondaire notre vaillant croisé de la lutte contre la notation funèbre a-t-il pu faire ses armes pour en conclure que le fait d’indiquer aux élèves quoi réviser pouvait les aider à avoir de meilleures notes ? Sans doute aucun. Ou alors il y a longtemps.

Comme le rappelle avec justesse un enseignant dans un article vengeur : « Je ne suis pas chercheur mais je suis prêt à parier que M. Antibi n’a pas vu, depuis longtemps, un paquet de copies du second degré. Il saurait que depuis des lustres nous n’avons plus (sauf peut-être dans quelques paradis que j’ignore) de classes dotées d’un tiers de bons et un tiers de moyens. Cela, c’était l’école de grand-papa, celle d’avant l’essor des sciences de l’éducation. »[3. Bernard Turpin. Le système Antibi ou l’école des charlatans.] Non seulement donc, André Antibi et son MCLCM se targuent de fabriquer du révolutionnaire avec de l’évidence mais ils paraissent aussi, comme une bonne partie des théoriciens et décideurs qui veillent à (dé)construire depuis trente ans une « école plus égalitaire », ignorer complètement un simple constat : l’inégalité ne se retrouve plus aujourd’hui dans un système éducatif qui amène 88,5% des candidats au baccalauréat à obtenir leur précieux sésame[4. 82,2 % pour le bac professionnel, un record selon le ministère, 91,4 % pour le bac général et 90,7 % pour le bac technologique.] mais bien à la sortie du système éducatif. 43,8 % des inscrits en première année de fac ne passent pas en première année et près d’un tiers abandonne l’université avant d’avoir achevé leur année. Le taux monte à 56 % pour les détenteurs d’un bac professionnel[5. « La réussite et l’échec en premier cycle ». Etude réalisée par la Direction de la Prospective et de la Performance, mandatée par le ministère de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur. 2013.]. Une constante macabre à laquelle ne semble pas avoir encore réfléchi André Antibi, sans doute encore trop occupé à transformer la pierre en roche et à redonner au mot révolution son sens premier et astronomique : revenir à son point de départ.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site Idiocratie.