Lundi matin, il est sept heures et demie, vous êtes un professeur lambda, en chemin vers votre établissement, à l’écoute de France Inter. Comme tous les matins, vous êtes d’attaque et surmotivé. Vous êtes fier de votre mission civilisatrice et aussi d’appartenir à la glorieuse catégorie des Français-qui-se-lèvent-tôt (et en plus, si vous êtes vacataires, à celle des Français-d’en-bas, mais bon ne vous plaignez pas trop quand même). Soudain, au milieu du journal vous entendez la voix goguenarde de Jean-Jacques Hazan, le ravi du collège, patron de la FCPE. Immédiatement vous voulez changer de station, France Culture, même Europe 1, même Fun Radio, même RMC la radio des Grandes Gueules – c’est une question de survie. Mais il est déjà trop tard, vous-êtes fasciné par la sottise du propos. Sa proposition du jour: « la Quinzaine sans devoirs ». Et là, vous vous dites qu’ils sont quand même gonflés ces parents d’élèves, de décréter unilatéralement, comme ça, deux semaines sans devoirs. Et si vous n’êtes pas d’accord, vous ? C’est tout un, ou plutôt comme disent vos élèves : « c’est la même ».

Le représentant des papas et des mamans a fini de parler, mais ses mots restent gravés dans votre esprit. Son diagnostic de la situation actuelle : « On assied les enfants à l’école puis ils écoutent bien sagement quelqu’un que des fois ils ne comprennent pas. » C’est joliment dit mais le problème c’est que les cours magistraux purs n’existent plus dans aucune matière au collège[1. Et c’est heureux d’ailleurs.] ne serait-ce que parce que c’est interdit par l’inspection qui n’a qu’un mot à la bouche : « application ». Regardez les livres d’histoires (matière supposément propice aux cours magistraux) : pas un paragraphe de cours sans son étude de document et son image d’illustration. Le problème serait aussi que si les élèves sont tous bien sages, le professeur est lui incompréhensible.

Il est vrai qu’aux yeux de ses parents tout enfant est un saint, mais tout de même, peut-être certains ne sont-ils pas aussi sages, attentifs ou appliqués qu’ils pourraient l’être, certains (l’écrasante majorité) ne jugent plus nécessaire de relire leurs leçons ou bien – horresco referens – de faire leurs devoirs. « Ah oui mais non », comme dit la dame des yaourts, les devoirs c’est pas bien. Et Hazan de poursuivre, la forme toujours en adéquation avec le fond, « On sait que c’est un facteur essentiel d’aggravation des inégalités, on sait que c’est un facteur de stress, puis que c’est aussi chronophage, c’est-à-dire que bien que les enseignants croient des fois que ils donnent que quinze minutes de devoirs, finalement ça fait vingt-cinq, trente, quarante, quarante-cinq [!], que en même temps, aucune étude n’a jamais montré l’efficacité des devoirs en termes pédagogiques alors que pour le coup par contre on sait que ça organise la guérilla à la maison, ça y a pas besoin de beaucoup d’études pour ça. » Ah ça, c’est la meilleure, il est donc impératif qu’une fois sorti de l’école, l’enfant oublie immédiatement sa condition d’écolier ou d’élève et surtout, surtout qu’il ne s’avise pas d’ennuyer ses parents avec ses devoirs – parents qui ont quand même autre chose à faire que la guérilla à l’heure de Plus belle la vie.

Bien sûr, officiellement, la noble idée des belles personnes de la FCPE c’est de mettre fin aux inégalités. Qu’importe que les devoirs aient toujours existé, notamment en des temps obscurs où beaucoup plus d’enfants de familles modestes intégraient les filières d’excellences. Il est vrai, vous dites-vous, que sortis de la salle de classe, tous les enfants ne sont pas égaux. Alors pourquoi ne pas proposer, pour ceux que ça intéresse, que les devoirs soient encadrés en salle d’étude (par des étudiants qui voudraient financer les leurs par exemple) ou par des professeurs qui accepteraient de travailler-plus-pour-gagner-plus (les vacataires susnommés, et sous-payés) ?

Votre drame c’est que vous n’êtes pas un maniaque de l’autorité, secrètement, votre modèle c’est Robin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus, vous aimeriez pouvoir foutre la paix deux secondes à vos élèves mais ça ne marche pas comme ça. Plus vous y réfléchissez, plus il vous apparaît que les parents d’élèves consacrent décidément beaucoup d’énergie à faire des professeurs des êtres aigris et mesquins, pétris de ressentiment. Et si la FCPE est ici en première ligne, sa remise en cause de l’autorité de l’enseignant n’est pas l’apanage des parents de gauche. Dans l’enseignement catholique de l’Ouest parisien, les parents défendent aussi leurs chères têtes blondes en toute circonstance, en dépit du bon sens, pour le principe. Le prof a toujours tort (d’ailleurs qui est-ce qui paye son salaire ?). Il n’y aura pas de renforcement de l’autorité des maitres tant qu’il leur faudra s’expliquer sur la moindre punition, la moindre observation dans le carnet de correspondance.

En définitive, on en revient à la question des droits et des devoirs. Alors que vous êtes presque arrivé, vous vous dites que vous auriez pu utiliser votre temps à penser à vos prochaines vacances mais deux événements passés relativement inaperçus depuis la rentrée vous reviennent soudain à l’esprit.

1) La sortie du livre Les droits de l’élève : A l’école, au collège, au lycée, de Valérie Piau chez Bourin. Le blurb de Bourin vaut le détour, il est édifiant comme ne sait plus l’être l’école: « Les élèves ont des droits. Peu de parents les connaissent. Que peut-on faire quand son enfant est confronté à une décision qui paraît anormale, injuste ? […] Cindy a cinquante lignes à copier en guise de punition ; Abdou a manqué un contrôle car il était malade et son professeur de français menace de lui mettre un zéro s’il n’apporte pas de certificat médical ; […] la moyenne de français d’Edwige est baissée d’un point parce qu’elle a bavardé avec sa voisine ; […] Cet ouvrage, rédigé par une avocate, explique ce qui est légalement autorisé et interdit à l’école maternelle et élémentaire, au collège et au lycée [et] fournit aux parents les outils dont ils ont besoin pour que leurs enfants ne souffrent pas de l’arbitraire. » Voilà donc l’image que les parents se font des enseignants, des monstres de sadisme, voire de racisme contre lesquels on ne peut rien sauf à faire appel à un avocat.

2) Le 7 décembre dernier vous vous étiez déjà réveillé avec la nouvelle que dans les Bouches-du-Rhône, des parents avaient séquestré toute une nuit, la directrice et deux employées administratives d’une école catholique (tiens donc) pour obtenir le renvoi d’un nouvel instituteur stagiaire au motif qu’il ne savait pas tenir sa classe. Ce qui provoquait l’indignation générale c’était la lenteur de l’Académie et pas du tout le fait que de gentils papas et mamans avaient décidé de mettre fin à l’arbitraire en prenant en otage non pas les parents des enfants indisciplinés, pas même le pauvre instituteur (ce qui aurait déjà été un scandale) mais de malheureuses secrétaires qui avaient peut-être elles aussi des enfants.

Tout cela revient à exonérer parents et enfants et à stigmatiser ou court-circuiter l’enseignant. Or vous savez que moins parents et élèves ont de devoirs moins vous, professeur, avez de droits.

Vous êtes arrivé, vous respirez un bon coup. Vous vous dites que la polysémie du mot « devoirs » est sans doute passée au-dessus de la tête de l’association des parents d’élèves, qu’il faudrait leur pardonner car ils ne savent pas ce qu’ils font, mais curieusement vous n’avez plus trop le cœur à ça.