La Guerre de France aura-t-elle ou n’aura-t-elle pas lieu, pour parodier le titre de Giraudoux ? La roue du monde tourne-t-elle par le divin (Foi) ou l’Absolu (Nation) ? Le présent n’est-il que reprise, répétition, dette éternelle kierkegaardienne où même la mort ne sonne pas le terme ? Sommes-nous pris dans le cycle absurde et infini du vouloir-vivre schopenhauerien ? Peut-on sortir des ténèbres, du sang, de la guerre, donc ? Thanatos a-t-il sur la Loi à chaque fois le dernier mot ?

Voici quelques questions que le roman de Christian de Moliner pose, en les inscrivant dans une histoire menée par des protagonistes poursuivant tous des idéaux différents, l’auteur se faisant quant à ces possibilités idéelles discret et neutre.

Pas un essai, un roman

Les tensions actuelles ne cessent d’inspirer essais politiques, théories plus ou moins farfelues, réalisme tragique, utopies bisounours, articles contradictoires, éclairages obscurs de philosophie politique, géopolitique, métapolitique, complotisme ; les images sanglantes et titres accrocheurs font vendre dans une ambiance de voyeurisme et de pulsion de mort (Charlie Hebdo, Bataclan, Nice, etc.).

La surprise de ce roman de la rentrée littéraire est qu’il ne s’agit pas du tout d’une énième élucubration politique mais bien d’une dystopie, de littérature donc : et que se passerait-il si, dans un futur proche, la guerre civile, cette « guerre de France », était là pour de bon ? La fiction se veut rythmée et haletante, façon série noire.

Le titre du livre n’est pas sans mettre la puce à l’oreille et faire entrer le fictif brutalement dans une actualité délicate : en effet, en juin dernier, une organisation dont le site internet était nommé « guerre de France » préparait, semble-t-il, des assassinats contre des imams et des femmes voilées. Ni l’auteur, Christian de Moliner, ni son éditeur, Pierre-Guillaume de Roux, n’en savaient rien au moment de déposer le titre du livre, qui tenait tant à cœur à son auteur depuis de longues années.

Ici, la petite histoire familiale se mêle à la grande Histoire, comme les plus beaux récits mythologiques nous y ont habitués. Tout ne serait-il que reprise, répétition, éternel retour ? C’est ce que ce thriller saccadé, qui va peut-être parfois trop vite et perd son lecteur, pourrait laisser penser.

Djamila au pied de la guerre

Djamila, protagoniste du roman, se voit, telle une Antigone ou un Œdipe du futur, dans l’impossibilité de fuir sa malédiction familiale, de surcroît imbriquée à cette Guerre de France sans précédent : enfant née d’un viol, cette dernière se retrouve à son corps défendant, en pleine guerre civile, contrainte à jouer l’intermédiaire impuissante, perdue et passive – anti-héroïne par excellence –, entre Saoudiens pro-Islamistes, Russes pro-nationalistes et Américains soutenant l’Élysée contre les deux camps antagonistes.

Pourquoi cette jeune étudiante fragile plutôt qu’un James Bond aguerri à la violence, aux stratagèmes et à la diplomatie ? Un héros qui sait mener l’action et rétablir la paix ? Un cow-boy, un shérif ou même un barbouze ?

Cela parce que le père de Djamila, François Bavay, surnommé le « boucher de Nantes » (notre auteur a peut-être trop aimé la série télévisée Dexter !) en raison de son extrême cruauté (pour ceux qui n’auraient pas suivi), n’est autre que le chef des divisés nationalistes, partisans d’une France d’antan, d’une France coloniale, et dont la détermination profonde est de « ressusciter la France, la purifier, la relever, la faire redevenir elle-même » (les irréductibles Gaulois ?). Les Saoudiens pro-islamistes, quant à eux, souhaitent des zones spécifiques où la seule charia ferait loi (les « Gentils » de Saint Thomas d’Aquin avec lesquels on s’efforce de discuter depuis longtemps). Comme le glisse l’auteur au travers de Djamila, c’est « dans l’univers moyenâgeux [qu’] évoluaient les protagonistes de la Guerre de France ».

L’affrontement des Idées, Foi, Nation (et même, Famille !), immortelles, produit quant à lui l’hémorragie en France, sa « vivisection ». Comme le disait le jeune Antonin Artaud, « la cruauté est l’application d’une Idée ». Et en effet, en dystopie comme dans la vie, la purification s’achève généralement par un massacre, un holocauste comme le dit Djamila, d’ailleurs approuvée par ce père réprouvé et détesté, qui s’avère bien différent de celui qu’elle avait diabolisé toute sa vie.

Ainsi, la jeune femme, dont nous suivons les pensées, paradoxes, hésitations, ressassements, redondances, angoisses, et dilemmes, se réifie au cours de sa mission particulièrement perverse : négocier certes, mais surtout tuer ce père qu’elle a en horreur, responsable du suicide de sa mère, mais malgré tout, son père. Quand le monstre se fait homme, tout devient plus compliqué. Tuer le père, même ce père-là, n’est donc pas une mince affaire. Les sentiments et émotions de Djamila se partagent et la divisent, rendant l’issue de l’intrigue d’autant plus difficile à démêler, et elle de plus en plus impuissante dans sa quête d’une autre Idée : la paix.

Cette idée a-t-elle déjà existé comme une petite lueur quelque part au moins dans le ciel des Idées platonicien ? Et si c’était le cas, n’est-elle pas éteinte pour de bon ? Djamila voudrait bien que les Atrides, et ainsi, la guerre, prennent fin avec elle, mais est-ce seulement possible ? Y aura-t-il au moins un pâle Agamemnon ?

Sans divulgation supplémentaire de la dystopie de Christian de Moliner, il semblerait bien que comme chez Ionesco, même si la Guerre de Troie n’aura pas lieu, les javelots, eux, immanquablement, se baisseront avec la fermeture du quatrième mur du théâtre de la cruauté.

Le thriller laisse le lecteur sur la même impression que Deleuze et Guattari dans l’Île déserte : « On continue sur la lancée présente et, de répressions en répressions, on ira vers un fascisme auprès duquel Hitler et Mussolini apparaîtront comme de la rigolade. »

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