Ménerbes, dans le Luberon, au milieu des années 1980. Dora Maar vit seule dans cette maison de maître. Les voisins vivent un peu à son rythme : volets ouverts, volets fermés, portail ouvert, etc… Mais Dora, elle, est seule. La maison est le cadeau que Picasso lui a fait à l’occasion de leur rupture. Pour se faire pardonner, pense encore Dora. Pablo est mort depuis longtemps. Tout le monde est mort depuis longtemps, autour d’elle. Éluard, qui l’avait présentée à Picasso, un jour de 1936, au café des Deux Magots. Bataille, son premier amant « qui a fait pousser des orchidées dans ses yeux ». Man Ray, son « collègue », son « oncle » en photographie, et tous ceux qui animaient l’art et la vie à Saint-Germain-des-Prés lorsque Dora, Henriette Theodora Markovitch, est arrivée d’Argentine pour être aussitôt couronnée muse.

Une écriture de la passion triste

Dora Maar n’était pas que le modèle d’une beauté atypique, chère aux surréalistes, elle était aussi une artiste, peintre et photographe. Même ici, à Ménerbes, elle a son atelier, se promet chaque jour d’y revenir le lendemain. « Son art est devenu un sommeil intime, quotidien, thérapeutique », écrit Stéphan Lévy-Kuentz. Après la rupture avec Picasso, elle a beaucoup tenu à l’hétérogénéité des affects. À conserver son art, son style, son souffle. Elle avait photographié la réalisation de Guernica, fait le portrait de Cocteau, Nusch et Paul Éluard, Marie-Laure de Noailles… Mais sa liaison de neuf ans avec Picasso a laissé plus de traces dans les mémoires que n’importe laquelle de ses oeuvres.

En fait, tout s’est immobilisé, suspendu. Les photographies de Jérôme de Staël, qui accompagnent le texte, ne le contredisent pas. Les images sont vides de vie, des « rêves de pierre » qui semblent attendre, ou n’attendre plus rien ni personne. Ménerbes, rendu à l’état quasi-sauvage, souligne la solitude de Dora, vivante, anomalie, parmi les fantômes. Elle passe de pièce en pièce sans soulever aucune poussière. L’écriture, délicate, virevolte autour d’elle. Sensorielle, à l’écoute de tout, à l’affût de tous les signes, vol d’un bourdon, traînées blanches des avions, odeurs de térébenthine, craquements du plancher, froissement de vieilles robes… C’est une écriture de la passion triste. Et une preuve éclatante, s’il en fallait encore, qu’un écrivain qui ne voit pas, qu’une écriture qui n’observe pas, fait manquer au lecteur une partie du monde.

Dora Maar est morte en plein été 1997 à Paris, sur le parvis de Notre-Dame.

On raconte qu’il y avait dix personnes à son enterrement ; et combien de fantômes ?

Stéphan Lévy-Kuentz, Sans Picasso, Photographies de Jérôme de Staël, Postface de Anne de Staël, Éditions Manucius, 88 pages.

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