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“De moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche”

Entretien avec Jérôme Fourquet: (1/2)

“De moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche”
Jérôme Fourquet. Photo : Hannah Assouline.

On ne présente plus Jérôme Fourquet de l’Ifop, auteur de L’Archipel français. Dans sa dernière enquête d’opinion, le sondeur et politologue analyse la droitisation de la société française… qui ne profite pas forcément aux partis de droite. D’autant qu’Emmanuel Macron triangule avec brio. Entretien (1/2)


 

Daoud Boughezala. Dans la dernière enquête d’opinion de l’Ifop pour Le Point, près de quatre Français sur dix (39%) se disent de droite contre seulement 13% qui se situent à gauche. Cette droitisation du corps social est-elle la conséquence d’une accumulation de chocs (Covid, crise sanitaire, économique, insécurité…) ou traduit-elle tendance lourde ?

Jérôme Fourquet. C’est une tendance lourde sans doute renforcée par le climat actuel. Les faits divers indiquant un ensauvagement de la société, la crise économique, les tensions géopolitiques créent un climat propice au conservatisme, à une volonté de conserver l’existant, de rappeler les règles et les normes et de faire appel à une certaine forme d’autorité. Sur un plan politologique, les chiffres nous disent par ailleurs que le clivage gauche-droite n’est pas mort, bien qu’il ne soit plus le clivage politique dominant. Globalement, la droite s’en sort mieux que la gauche.

Si pour toute une partie de la population, cette grille de lecture est moins opérante pour comprendre et percevoir la scène politique (prises de position des uns et des autres), beaucoup continuent de se classer à droite ou à gauche lorsqu’il s’agit de définit leur identité politique individuelle.

En plus du clivage droite-gauche, un clivage puissant s’est installé en France depuis la présidentielle de 2017, comme dans d’autres pays (Brexit au Royaume-Uni, Trump aux Etats-Unis, Bolsonaro au Brésil…). On peut l’appeler société ouverte vs société fermée, somewhere vs anywhere, protégés vs exposés. Mais dans des sociétés complexes et archipellisées comme les nôtres, aucun clivage n’est suffisamment puissant pour résumer à lui seul le paysage politique. Si ce nouveau clivage est dominant, le clivage droite-gauche fait néanmoins de la résistance.

Se dire de droite, qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?

Chez les électeurs qui se classent à droite, on peut penser que les valeurs d’ordre et d’autorité sont importantes, la notion de responsabilité individuelle tout autant, de même qu’une certaine forme de libéralisme qui laisse de la latitude aux acteurs économiques et fait jouer les lois du marché. Tout cela s’accompagne d’une aspiration à l’ordre et à la sécurité, d’une défense de la propriété individuelle, d’une volonté de maintenir et de transmettre un héritage culturel.

Mais le fait de se dire de droite ne conduit pas automatiquement à glisser un bulletin LR dans l’urne. Une partie des plus à droite préfère le RN, d’autres appuient la démarche d’Emmanuel Macron depuis qu’il a engagé un virage très précoce à droite. Les gens qui se considèrent culturellement et politiquement de droite ne votent donc pas comme un seul homme pour les représentants officiels de ce courant de pensée. Dans le dispositif macroniste, Castex, Darmanin et Le Maire ont pour fonction d’empêcher la reconstruction des Républicains et de toute alternative sérieuse à LREM susceptible de séduire l’électorat de droite.

Sociologiquement, à quoi correspond cet électorat ?

C’est un ensemble sociologiquement très hétéroclite composé de retraités plus ou moins modestes, de chefs d’entreprise, des cadres et professions libérales, des agriculteurs, qui partagent une certaine vision du monde. Manifestement, la droite continue d’avoir un électorat significatif puisque toute une partie de la population se revendique de droite.

Malgré ce climat relativement favorable, les états-majors des partis de droite ont un problème stratégique : quel positionnement adopter face au macronisme ?

Dans les premiers mois du quinquennat, la gauche tendance PS a aussi tergiversé avant de s’ancrer dans l’opposition…

La gauche se trouve dans une situation diamétralement opposée. Etant dans une position frontale, elle n’a pas de problème de positionnement vis-à-vis du macronisme, qui dérive de plus en plus vers la droite. Mais la gauche a un problème de taille : de moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon prend régulièrement ses distances vis-à-vis de ce vocable. Il a commencé sa carrière autonome en dehors du PS en créant le « Parti de gauche » qui s’appelle aujourd’hui La France insoumise. Chez les écologistes, Yannick Jadot entend dépasser l’ancienne formule de « gauche plurielle » et déclare venu le temps de l’écologie politique. Quant au PS, il se revendique toujours de gauche mais son premier secrétaire Olivier Faure s’est réjoui de l’avènement d’un bloc social-écologiste le soir du second tour des municipales, comme si son objectif était un dépassement rapide de la vieille identité socialiste (« la vieille maison », aurait dit Blum) pour aller vers une formule nouvelle. Cela dénote une crise philosophique et culturelle profonde à gauche.

Quelles sont les causes de cette crise ? L’échec du quinquennat Hollande après la désillusion des deux septennats Mitterrand ?

Que la gauche française se rassure : on observe ce phénomène dans la plupart des démocraties occidentales. La promesse sociale-démocrate s’est épuisée. Du moins ce modèle et cette doctrine ont été déstabilisés par l’immersion dans le grand bain de la mondialisation. Olivier Faure annonce l’avènement de la social-écologie comme si l’écologie était la nouvelle force propulsive à gauche. Mélenchon a fait le même constat : le communisme et la social-démocratie semblent à bout de souffle, en s’inscrivant dans une optique populiste à la Chantal Mouffe : peuple contre élites, oligarchie contre les « 99% » de la population. Il ne se revendique plus qu’épisodiquement de la gauche.

Mais rendons à César ce qui est à César : le modèle social-démocrate est peut-être épuisé parce qu’il a en bonne partie réussi. On le voit avec la gestion de la crise du Covid : en quelques mois, nous avons renforcé notre Etat-Providence déjà très plantureux et qui paraît aujourd’hui obèse. L’Etat va vous donner 50 euros pour réparer votre vélo, tous les secteurs économiques tendent la sébile pour demander son chèque, de l’industrie aéronautique au tourisme en passant par les boîtes de nuit.

Il n’est plus du tout question de privatisations. C’est assez cocasse de penser que la France s’empaillait sur le cas d’Aéroports de Paris il y a encore un an. Au contraire, l’Etat va monter au capital d’Air France et toute une série d’entreprises connaîtront le même sort.

Même des libéraux comme Macron ou Le Maire appliquent aujourd’hui une politique ultrakeynésienne. Crise du Covid oblige, cet ultrakeynésianisme s’ajoute à un modèle français où 57% de la richesse nationale était déjà redistribuée par la puissance publique.

Avec l’assentiment de la quasi-totalité de la classe politique de l’extrême droite à l’extrême gauche…

Oui. Si certains critiquent cette politique, ils le font en prétendant qu’elle ne va pas assez loin dans l’étatisme. Signe des temps, le Premier ministre Jean Castex est de droite mais se dit gaulliste social. Même si la social-démocratie supposait aussi la négociation, le paritarisme, et des syndicats forts, avec la mise en place d’un Etat social très interventionniste économiquement, très redistributif fiscalement et très généreux socialement, la France a dépassé certains espoirs formulés après-guerre. Partant, qu’est-ce que les socialistes peuvent demander de plus ? C’est pourquoi certains d’entre eux cherchent plutôt la nouvelle frontière idéologique soit dans l’extension des droits (des individus ou des minorités) soit dans l’écologie.

à suivre…

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est journaliste.

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