L’affaire est passée presque inaperçue en France, alors qu’elle  provoque une vive émotion en Allemagne et d’abondants commentaires dans la presse d’outre Rhin. Dany Cohn-Bendit, 68 ans, a reçu, le 29 avril, le Theodor-Heuss Preis. C’est un prix prestigieux décerné en Allemagne, depuis sa création en 1965, à une personnalité politique ou à un personnage public ayant contribué, au cours de sa carrière, au renforcement de la démocratie, de la paix civile et sociale en République fédérale. Attribué par une fondation créée en mémoire de Theodor Heuss, premier président de la RFA, il a distingué des personnages aussi considérables qu’Helmut Schmidt, Günter Grass ou Vaclav Havel, seul chef d’Etat étranger à l’avoir reçu. Cet honneur devait être le couronnement, pour Dany le rouge, d’une carrière politique exceptionnelle et transnationale, l’ayant conduit des barricades de la rue Gay Lussac en mai 1968 à la présidence du groupe parlementaire écologiste au Parlement européen. Muni de ce prestigieux viatique, il pensait pouvoir quitter sous les acclamations la vie politique, et se consacrer désormais à la passionnante activité de commentateur sportif de haut vol, à l’occasion de la coupe du monde de football au Brésil de l’été 2014. Quelques jaloux, ou mal intentionnés professionnels, ont gâché cette fête en allant fouiller dans les poubelles de la petite histoire personnelle du révolutionnaire converti au réformisme écologiste et européiste. Ils ont fait ressurgir quelques passages d’un livre, Le Grand Bazar, publié en 1975, dans lequel Cohn-Bendit décrit son expérience de vie en communauté à Francfort, où il participait, comme tous les membres de sa « Wohngemeinschaft » (maison communautaire alternative) à la garde des enfants du groupe dans le cadre d’une « crèche sauvage antiautoritaire ». Nourri des théories de Wilhelm Reich sur la libération sexuelle tous azimuts, il n’hésite  pas à évoquer les rapports de nature érotique qui s’instaurent entre les adultes et les enfants dans ce genre de lieu alternatif d’éducation. Il le fait en des termes qui font, aujourd’hui, dresser les cheveux sur la tête : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses?”. Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux. Je voulais que les gosses aient envie de moi, et je faisais tout pour qu’ils dépendent de moi. ».
À l’époque, personne ne trouva là matière à scandale : la sexualité entre adultes et enfants était un thème qui s’était glissé subrepticement dans le débat public sur la libéralisation des mœurs, dans le sillage de la remise en cause globale de la répression sexuelle pré-soixante-huitarde[1. C’était l’époque où le livre L’école en bateau de Léonide Kameneff recevait les éloges dithyrambiques de toute la presse de gauche. En mars dernier, il a été condamné à 12 ans de prison, quarante ans après, pour des faits de pédophilie commis à son bord…]. Dany Cohn-Bendit put d’ailleurs, en 1982, tenir des propos similaires à la télévision française, dans la cultissime émission Apostrophes de Bernard Pivot sans que le CSA de l’époque ne s’en émeuve…

COHN BENDIT sur la Drogue et la PÉDOPHILIE !!!! par Le_Gaulois_vengeur
Mais, comme dirait Bob Dylan, « The times, they are changin’.. . », et vingt ans plus tard, L’Express ressortit des oubliettes ces propos dans une période où Dany le rouge, dont la chevelure raccourcie virait doucement du roux flamboyant au gris argenté, entamait sa « longue marche » dans les institutions politiques établies. La tolérance «  théorique » aux rapports sexuels d’adultes avec des mineurs avait fait place à la réprobation générale de ce type de comportements à la suite de la sortie au grand jour de pratiques jusque-là confinées dans le secret des institutions d’éducation traditionnelles, religieuses ou laïques. En France, Dany Cohn-Bendit se sortit plutôt bien de l’exhumation de ses péchés littéraires de jeunesse, en reconnaissant sa  coupable légèreté dans l’écriture due, selon lui, à l’air d’un temps désormais révolu. Ainsi, lorsque François Bayrou, en juin 2009, tenta de le déstabiliser sur ce thème lors d’un débat télévisé sur les élections européennes, la presse et la majorité de l’opinion prirent fait et cause pour le juif allemand contre le Béarnais. Et les écolos cartonnèrent comme jamais lors de ce scrutin…
En Allemagne, on n’est pas aussi indulgent. Les politiciens plagiaires de doctorat pris la main dans le sac sont expulsés illico du gouvernement comme de vulgaires Cahuzac, et l’on ne se libère pas de ses  écrits, mêmes anciens,  avec une brillante pirouette rhétorique. On lui remit tout de même son prix, mais  il dut subir l’affront du refus, par le président du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, de prononcer l’éloge du récipiendaire. On aurait aimé, d’ailleurs, que les sommités allemandes du prix en question soient allées fouiller avec autant de zèle les écrits de jeunesse datant de la période nazie de quelques uns de leurs éminents lauréats. La presse ne le lâche plus depuis un mois, et va fouiner jusque dans sa prime jeunesse d’ orphelin interne dans une école allemande réputée d’avant-garde pour trouver une explication à ses dérapages post-soixante-huitards…Pour essayer de mettre un terme à ce lynchage, Dany Cohn-Bendit vient de refuser le « prix franco-allemand des médias », pourtant amplement mérité, car on ne trouve pas beaucoup de « bons clients » comme lui pour animer le paysage médiatique de part et d’autre du Rhin… Tout cela est totalement injuste, et même si l’on combat, comme je m’y emploie de temps à autre, ses options politiques actuelles, on peut trouver écœurant de ramener, encore et toujours, Cohn-Bendit à la case infamante du pédophile qu’il ne fut jamais en actes.
Mais, dans son malheur, il pourra trouver une oreille compatissante chez son adversaire politique préférée, la chancelière Angela Merkel, qui vient de faire l’objet d’un ouvrage biographique intitulé La première vie de Angela M[2. Ralf Georg Reuth et Günter Lachmann, Das erste Leben des Angela M, Piper Verlag.] retraçant les trente-cinq premières années de sa vie, celles qu’elle passa comme citoyenne de la défunte République démocratique allemande. Les auteurs, deux journalistes oeuvrant dans la presse de droite (Bild et die Welt) défendent la thèse que la jeune Angela Merkel fut beaucoup plus proche des autorités communistes de la RDA qu’elle ne le dit depuis son entrée en politique au lendemain de la réunification. Mené au pas de charge, ce pamphlet met à son débit des comportements tels que ses succès dans l’apprentissage du russe (obligatoire pour tous les lycéens est-allemands), qui lui valurent de participer à des échanges d’étudiants avec l’URSS. Ils lui font même grief d’avoir visité la Géorgie, et horresco referens la ville natale de Staline, Gori, ce qui ne saurait être totalement innocent de la part d’une « secrétaire à l’agitation et la propagande » de sa section locale de la FDJ, l’organisation de jeunesse du régime à laquelle adhéraient la quasi-totalité des jeunes gens et jeunes filles de la RDA. Tous ceux qui connaissent un  peu la question, pour avoir vécu un tant soit peu dans cette Allemagne communiste, savent que cet « engagement » dans l’organisation de masse de la jeunesse du régime conditionnait l’accès aux études supérieures et à la plupart des activités culturelles et sociales. Sans la chemise bleue de la FDJ, pas question de participer aux camps de vacances, en Allemagne ou dans les « pays frères », à l’occasion desquels les adolescents acceptaient l’ennui des séances quotidiennes d’endoctrinement pourvu que, le soir, on les laissât mener à leur guise leur éducation sentimentale et sexuelle. Dans l’argot des « djeuns » est-allemands de l’époque, les grands rassemblements nationaux de la FDJ, où la belle jeunesse défilait « enthousiaste » sur Unter den Linden à Berlin devant les bonzes du Parti, étaient désignés par l’acronyme A.B.A (anfahren, bumsen, abfahren arriver, baiser, repartir)[3. On aimerait en dire autant des JMJ papistes…]. Angela Merkel n’a jamais prétendu avoir été une dissidente, et les petits arrangements qu’elle fit avec le régime ne la distinguent en rien de l’immense majorité des gens de sa génération. Ni criminelle, ni héroïne, cette « jeune fille d’à côté » de l’ex-RDA dut son destin exceptionnel – on la dit aujourd’hui la femme la plus puissante du monde – à son aptitude à saisir, au bon moment, la chance que lui donnait une histoire dont elle  n’avait été jusque-là  qu’un pur objet. Il y a suffisamment de bons procès à lui faire aujourd’hui pour ne pas lui en intenter de mauvais.

*Photo : Parlement européen. 

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