Cote 418 est un roman de François Bert qui nous parle de la Grande Guerre et de toutes ses tragédies humaines ; mais pas seulement. C’est aussi un roman qui nourrit une véritable réflexion sur la figure du chef, et notamment sur ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Cet ouvrage trouve toute sa force et son originalité dans les méditations actuelles suscitées à travers le prisme de l’Histoire.  


Je connaissais François Bert pour son travail sur le rôle des chefs, et le sens de ce rôle. Pour ses écrits dans Causeur aussi, en particulier celui-ci, dont plusieurs passages m’avaient marqué : « La justesse des idées repose dans leur exhaustivité alors que la justesse de l’action consiste en sa simplicité » par exemple, ou : « La politique est une science relative, évolutive, essentiellement enracinée dans la difficulté quotidienne de la conduite des affaires, qu’elles soient stratégiques ou courantes. Elle a, au final, trois préoccupations : l’établissement des conditions réelles de la sécurité (et, avec elle, d’une défense, d’une police et d’une justice crédibles et coordonnées), l’établissement des conditions de la prospérité (avec la souplesse appropriée aux évolutions de marché davantage qu’une exhaustivité de dispositifs inopérants), l’établissement des conditions d’un épanouissement spirituel qui ne renie pas l’héritage culturel. »
Après les ouvrages de Pierre de Villiers, voilà qui confirme à quel point notre société et le débat démocratique gagneraient à s’enrichir de ce que les militaires ont à dire (François Bert est un ancien officier de la Légion), au lieu dans les enfermer dans la stérilité d’un  « devoir de réserve » qui sert surtout à les empêcher de faire connaître la vérité lorsqu’elle contrevient aux « éléments de langage » officiels. Pierre de Villiers l’illustre bien, comme avant lui Bertrand Soubelet, et plus récemment Hadrien Desuin.

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Mais François Bert n’est pas seulement essayiste, il est aussi romancier, comme je l’ai découvert lorsqu’un ami m’a offert Cote 418 en me demandant ce que j’en penserais. Je craignais d’abord une simple illustration des théories de l’auteur sur le commandement. J’avais tort, même s’il y a évidemment des inspirations communes. Cote 418 est beaucoup plus qu’un « cas concret ». C’est un roman historique, et je dois dire que je l’ai lu avec beaucoup de plaisir, et un étrange sentiment d’actualité.

« La poésie du réel même dans la tragédie » 

Le narrateur est un jeune lieutenant des poilus, attachant et sincère, plongé dans la boue et le sang des tranchées. Personnage de fiction, mais dont la voix sonne comme un témoignage réel. On la devine tissée des expériences de soldat de l’auteur, d’un hommage pudique et fort à ceux qu’il a commandés, et de son respect authentique pour ces anciens, morts pour la France, auxquels il a dédié son livre.
J’aime beaucoup Maurice Genevoix, et il m’a semblé entendre là comme un écho de Ceux de 14. Comme Genevoix, François Bert sait évoquer la noblesse des guerriers sans oublier l’horreur de la guerre. Comme lui, il sait voir et donner à voir la grandeur des humbles et la poésie du réel, même dans la tragédie. Une poésie qui n’est pas fuite, fantasmagorie, mais intense attention à ce qui est. Et dans l’évidence de la dignité, dans la pudeur des émotions, il y a l’amour des hommes, sans illusions sur leurs faiblesses, simplement en sachant trouver et saisir leurs vertus, leurs héroïsmes discrets, leur courage. « Rien n’est visible, à cette heure tardive, dans un petit coin de la France en guerre, que le goût sacré de la mission et l’instinct de survie. »

On l’accompagne, ce lieutenant, du premier coup de clairon jusqu’à ce hameau qui signifie le triomphe de la vie. Dans une marche dans la nuit froide où, soudain, un fragment de souvenirs invoque La Fontaine et, je ne sais pourquoi, me fait penser à l’école du Grand Meaulnes. Mais vient le sifflement des obus. Le souci des autres, plus important que la peur pour soi. La réflexion, l’instinct, l’action. La colère, la gratitude, le respect donné et gagné.
« Son âme est partie à son tour rejoindre la cohorte des braves. Je lui ferme les yeux, hurle intérieurement de son départ précoce, le remercie, pleure et prie. »
La prise d’une mitrailleuse a le souffle d’une épopée. On compte les morts, les blessés, on sent passer entre le narrateur et ses troupes « l’estime du frère d’armes autant que l’autorité du chef. » Camaraderie intemporelle des soldats, que seuls connaissent ceux qui se battent côte à côte. « Chacun s’active à proportion de ses forces. » Tensions, aussi, qu’il faut démêler sans pour autant les amplifier en leur donnant trop d’importance. « Toute décision est imparfaite. »

Un hommage qui est aussi « une méditation actuelle »

Cote 418 est un très bon roman, et au-delà des poilus un bel hommage à tous les soldats. C’est aussi une méditation d’autant plus actuelle qu’elle est, en réalité, aussi vieille que l’humanité. Le premier de tous les romans est le récit d’une guerre, et il n’y a pas si loin des murailles de Troie à l’humidité glaciale des tranchées. Du retour vers Ithaque à l’espoir d’une danse.
Qui n’a jamais connu le découragement ? L’idée que la victoire de l’ennemi était inéluctable, inscrite dans l’ordre des choses – sentiment plus terrible encore que la crainte de la mort ?
« A cet instant tout peut vaciller : folie, désir de fuite voire de désertion, capitulation intérieure. Il n’y a pas le choix, il faut se battre. Faire ce pas de plus, ce pas de trop sans doute. Puiser dans sa dernière énergie en misant sur un soleil futur dont toutes les apparences nous crient l’impossibilité. » Ce refus de la passivité, qui fut bel et bien celui des poilus, est un message qu’il est urgent d’entendre.
Il y a l’inexorable distance qui se creuse entre ceux qui se battent, et ceux qui restent à l’arrière. Comme aujourd’hui. Comme toujours. Il est dur, le jugement de ceux qui regardent le combat de loin. « L’action, aussi brutale soit-elle, réussit toujours à donner des ailes. Plus terribles sont les attaques du cœur. »

Une réflexion sur la figure du chef 

Il y a la réflexion sur le rôle du chef, presque douloureuse à force de pertinence. Elle manque à notre époque, François Bert le sait pour y avoir consacré son précédent livre et en avoir fait son métier. Pas étonnant qu’elle s’épanouisse si naturellement sous sa plume, venue du cœur autant que de l’intelligence, de fulgurances instinctives autant que de patientes réflexions. A elles seules, ces idées semées le long du texte mériteraient qu’on le lise, et l’on ne peut s’empêcher de se demander quand, collectivement, nous parviendrons à « donner de la noblesse et du sens à ce que, jusqu’ici, nous nous étions contentés de subir. » Si vous connaissez des personnes qui aspirent à une position d’autorité, offrez-leur ce livre. « Emettre des ordres, c’est cela, en somme : faire émerger du néant une direction et des modalités pour l’action et leur donner vie par une présence capable d’y croire et de les conduire. »
Et après tout, puisque nous sommes tous chargés de choisir ceux qui occuperont une position d’autorité, à chaque élection, lisez-le vous aussi ! En plus de passer un très bon moment de lecture, vous y puiserez forcément matière à penser.

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Je m’en voudrais de réduire Cote 418 à un simple commentaire d’actualité. Mais en même temps je ne résiste pas à la tentation d’un clin d’oeil : « la seule chose qu’on ne pardonne pas à un chef, c’est de ne pas savoir décider. »
Puisque notre société s’interroge sur le rôle des pères, je lui donne ceci : « tu as fait à ta fille un cadeau essentiel : celui d’être un homme debout. »
Figure de fille, figure de femme. « Ses cheveux dorés éclatent en mèches folles qui donnent à la retenue de son port un souffle de liberté fantasque et racé. » Il y a presque un chemin initiatique, en quelques phrases. L’abandon d’une beauté superficielle, futile, vaine, et la découverte d’une beauté qui parle à l’âme, qui touche le cœur en même temps que pour les yeux. Et qui sait voir la beauté de l’autre.
Il est aussi question du poids des fautes et de rédemption, de l’essentiel et de l’accessoire, de la dignité dans l’épreuve comme dans la joie, de l’émotion et du devoir. De la mort, et de la vie qu’il reste à vivre. Il est question de moments de grâce.

Finalement, voilà sans doute ce dont parle vraiment ce livre, avec élégance et pudeur. Le courage et la grâce.
« La nuit est étoilée. Ces éclats purs nous rappellent que demeure une beauté qui transcende la folie des hommes. Le noir est omniprésent. Et pourtant la lumière le perce, et demeure dans le chaos. »

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