De quelle planète vient Jean-Louis Costes ? Ce touche-à-tout répond à la définition chestertonienne du fou : l’homme qui a tout perdu, sauf la raison. Dans son dernier roman La dernière croisade, il imagine une guerre civile consécutive à des attentats islamistes de grande ampleur. On y retrouve son univers magico-scatologique de foutre, de sang et de larmes assaisonné d’une bonne dose de mysticisme. Ses derniers disques, comme « Le gasoil est trop cher » célèbrent cette France périphérique qu’on abat. Entretien brut.


Daoud Boughezala.  Votre dernier roman La dernière croisade s’inspire de l’attentat du Bataclan. Le narrateur y perd sa fille, ourdit sa vengeance qui va déclencher une véritable guerre civile. Depuis les attentats islamistes de 2015, sommes-nous entrés en guerre civile ?

Jean-Louis Costes.  Ça me trotte dans la tête depuis longtemps. Quand j’ai commencé à habiter Saint-Denis, à la fin des années 80, j’ai vécu des histoires de voisinage houleux. Au début, dans mon immeuble, il y avait des gens de toutes origines avec lesquelles j’avais de très bonnes relations. J’étais notamment ami avec une famille haïtienne qui me fit découvrir le vaudou et les transes dans les églises évangélistes. Phénomènes qui m’ont inspiré pour mes performances et mes romans. Par exemple la scène d’exorcisme dans mon roman Guerriers amoureux. Tant qu’il y avait une seule famille, régnaient entre nous l’égalité et la communion. Puis quand l’immeuble s’est rempli de Haïtiens – mais ce serait vrai de n’importe quel pays – ils se sont fréquentés entre eux, je me suis retrouvé à part et tout le monde s’est retourné contre moi. Pour une fuite d’eau, ils pouvaient me sortir un couteau ! Maintenant c’était moi l’étranger seul contre tous ! Ce retournement de situation m’a fait comprendre qu’un groupe majoritaire peut vite devenir dominateur et violent. Ce qui a terme peut mener à une guerre civile.

Voir systématiquement les immigrés comme des pauvres ou des victimes est une erreur.

C’est à ce moment-là que vous avez dénoncé l’impasse victimaire de l’antiracisme institutionnalisé ?

Voir systématiquement les immigrés comme des pauvres ou des victimes est une erreur. C’est même une forme de racisme à l’envers. Croire que des gens sont inévitablement destinés à l’échec et au malheur est très méprisant. Evidemment il existe des africains prospères et heureux ! Cette image misérabiliste fait d’ailleurs souffrir les étrangers eux-même. Chaque fois que ma copine haïtienne voyait une affiche antiraciste, elle la déchirait. Elle en avait ras-le-bol de voir des images de noirs affamés et opprimés : « Pourquoi parle-t-on toujours des noirs esclaves ?! Toutes les races ont subi l’oppression. Les Européens ont été serfs pendant mille ans. »

Beaucoup d’immigrés qui ont fui la violence dans leur pays sont très déçus de retrouver ces horreurs en France.

Dans La dernière croisade, la guerre est au cœur de la société, entre djihadistes et vengeurs catholiques croisés. Ces derniers sont notamment dirigés par un kabyle converti. La guerre civile que vous imaginez n’est donc pas ethnique ?

Dans le roman, et je crois aussi dans la réalité, l’affrontement n’est pas entre les races, mais entre les gens de bonne volonté et les gens mal intentionnés, entre les constructifs qui essayent d’améliorer le monde par le travail, et les destructeurs qui prospèrent par le crime et la violence.

Il n’y a pas que les Français de souche qui sont furieux de l’expansion du crime. Beaucoup d’immigrés ont fui la violence dans leur pays, et ils sont très déçus de retrouver ces horreurs en France. Ils sont prêts à participer à une lutte pour que leurs enfants grandissent dans la paix et la prospérité. Des parents travaillant comme des chiens jour et nuit pour que leur enfant fasse Sciences Po vont forcément péter les plombs s’il est blessé dans la rue ou tué dans un attentat.

Le héros de La dernière croisade est justement un père qui pète les plombs après l’assassinat de sa fille. Il s’allie à des gens de toutes origines pour éradiquer le crime. Quelque soit leur race, culture et religion, ils sont réunis par l’envie de construire un monde fondé sur la paix, le travail et le respect, quitte à employer l’extrême violence pour y arriver.

 Jeter des pauvres dans la misère,et leur mentir, ça les met forcément en colère !

Jusqu’à présent, on peut se féliciter que les attentats n’entraînent aucune représailles en retour…

Jusqu’à présent oui. Mais si des attentats provocateurs touchaient simultanément toutes les communautés, les chrétiens, les musulmans, les juifs et les non-croyants, il se pourrait bien que le chaos l’emporte…

Passons à votre disque sur les gilets jaunes « Le gasoil est trop cher ». Avez-vous participé au mouvement ?

Oui. J’habite en pleine campagne, là où on ne peut rien faire sans bagnole et où tout le monde a des diesels. Ces augmentations brutales des taxes sur le gasoil ruinent des gens qui vivent avec très peu d’argent. Des gens qui savent que l’écologie n’est qu’un prétexte, puisqu’une voiture diesel produit moins de CO2 qu’un voiture à essence ! Jeter des pauvres dans la misère, et en plus leur mentir, ça les met forcément en colère !

Les gilets jaunes que je connais sont des super-héros. Des agriculteurs et des artisans qui travaillent dur, font tout du mieux qu’ils peuvent, pour gagner à peine de quoi survivre. Les ruiner cyniquement est injuste et insupportable.

C’était beau de voir des gens de toutes conditions, tous âges et toutes opinions, lutter ensemble pour améliorer leur sort.

Les cadeaux de Noël du président Macron (SMIC revalorisé, taxe carbone abandonnée) leur ont-ils suffi ?

Je ne sais pas si ça leur a suffi, mais c’est déjà une belle victoire des Gilets jaunes d’avoir fait annuler cette taxe inique. Et je suis content d’avoir participé à ce mouvement les deux première semaines. L’ambiance sur les ronds-points était très sympa. C’était beau de voir des gens de toutes conditions, tous âges et toutes opinions, lutter ensemble pour améliorer leur sort.

Les Gilets jaunes ont donc inspiré votre album de chansons « Le gasoil est trop cher » ?

La moitié des chansons avaient été enregistrées avant cette contestation. Cet été déjà, j’étais « gilet jaune » dans ma tête, stressé par l’augmentation des taxes en tous genres. Et ce mouvement m’a inspiré de nouvelles chansons, comme par exemple « La France périphérique » qui se moque des insultes et du mépris des dirigeants pour les habitants des campagne.

Ou bien la chanson « Viens couper du bois » qui invite le président à venir avec moi dans la forêt couper du bois sous la neige afin qu’il comprenne ce que c’est que travailler dur physiquement pour survivre.

Des millions de jeunes et de moins jeunes qui ont quitté les villes trop chères pour vivre dans les campagnes.

Pour la plupart de vos fans, habitués de l’underground parisienne, cette France-là reste une illustre inconnue…

Logiquement, les habitants des ville ressentent moins les problèmes des campagnards. Mais il y a aussi des millions de jeunes et de moins jeunes qui ont quitté les villes trop chères pour vivre dans les campagnes. Habitués à l’effort physique, maniant le marteau et la tronçonneuse, ils représentent une force considérable que le pouvoir semble ignorer ou sous-estimer. Ils ne demandent rien à personne, savent se débrouiller par eux-mêmes. Mais si on les emmerde trop, il y aura de la casse.

Je voudrais évoquer ma chanson préférée de votre album « Le gasoil est trop cher » : « Disco coco ». Vous y mixez des extraits de discours de Macron, Erdogan, Malcolm X… et Jacques Doriot.  A quoi rime ce climat apocalyptique où tous les propos semble s’annuler les uns les autres dans l’insignifiance ?

« Disco Coco », c’est l’histoire d’un couple qui essaye de survivre et de s’aimer dans un monde chaotique dominé par des politiciens tous manipulateurs, qu’ils soient de gauche ou de droite. « La décadence et la violence. Où va la France ? Qui mène la danse ? » Nous sentons tous que notre monde peut exploser à tout moment mais malgré tout nous dansons, aimons, travaillons et nous reproduisons. « Allez, laisse moi t’embrasser. C’est notre dernière nuit de paix. Allez laisse moi t’embrasser avant que passe la beauté »

Votre tout dernier disque « I hate my music » est entièrement en anglais. Pourquoi ce choix ?

Quand je fais des concerts à l’étranger, j’essaye de parler dans la langue du pays. Ainsi j’ai fait des chansons en anglais, mais aussi en allemand, espagnol, portugais. Et j’ai même eu l’occasion de faire des chansons en arabe avec des musiciens de raï.

P.S : Le roman Grand-père sera prochainement réédité en poche (La Mécanique générale)

Les œuvres de Jean-Louis Costes sont également disponibles sur son site eretic-art.

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