Les Conversations Tocqueville ont rassemblé les 28 et 29 juin une trentaine d’intellectuels, de journalistes et de responsables politiques, venus débattre au château des héritiers du philosophe. A l’initiative du Figaro, l’événement avait pour but de faire réfléchir au « futur des nations ». Défi relevé ?


 « Sortir de l’opposition stérile entre ‘‘bons globalistes’’ et ‘‘méchants nationalistes’’ (ou vice versa), en dessinant les contours d’un nouveau consensus social et politique qui protège la nation, redéfinisse l’Europe et esquisse les bases d’un nouveau système international ». Voilà l’objectif annoncé de la deuxième édition des Conversations Tocqueville, colloque qui a rassemblé les 28 et 29 juin de nombreux intellectuels et membres de l’élite médiatico-politique à Tocqueville (Manche) dans le cadre somptueux, et riche de symboles, du château de l’héritier du philosophe. Sous un petit chapiteau planté dans l’herbe grasse du parc, les intervenants, issus d’un éventail allant de la droite au centre-gauche, ainsi que le public d’une centaine d’invités, étaient conviés à réfléchir ensemble autour du « futur des nations ».

De Tocqueville à Soljenitsyne 

Pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, la volonté de Laure Mandeville, grand reporter au Figaro et initiatrice de l’événement, était d’entrer en résonance avec « le passé long ». Résonance il y a eu en effet, sous l’éminent patronage intellectuel de Tocqueville. Mais aussi d’autres écrivains, comme Soljenitsyne : Hervé Mariton, se révélant homme de théâtre enthousiaste, a donné une étonnante représentation du discours que l’auteur de L’Archipel du Goulag avait prononcé en 1978 aux étudiants d’Harvard, texte perçant et superbe sur l’état de la civilisation occidentale.

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Nation, Europe, Occident : aujourd’hui, à quelle échelle agir ? Le constat général, si incontestable que même Bernard Cazeneuve (dans un discours conclusif insipide) l’a repris, est que la nation revient depuis quelques années sur le devant de la scène – notamment à travers les mouvements dits populistes. Elle est toujours le lieu du rassemblement, la communauté vers laquelle nous nous tournons pour être protégés ; l’échelon privilégié de la délibération politique. Cependant, ainsi que l’a formulé Pierre Manent dans sa démonstration très remarquée, « la nation est un fait qui a perdu son droit » : c’est une réalité dépourvue de légitimité, sinon résiduelle, en tout cas dans les cercles du pouvoir. On a pu le constater ultérieurement, avec les interventions de Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain, et Justin Vaïsse, ancien directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (rattaché au ministère des Affaires étrangères) : tous deux, dans une perspective foncièrement post-nationale, appelaient qui à une gouvernance mondiale monétaire, qui à un renforcement du rôle des ONG, entreprises ou autres « acteurs civils » dans l’édification de nouvelles normes internationales – supposées évidemment nécessaires dans un monde globalisé.

La nation face au fait accompli

Cependant, au sentiment de nécessité s’oppose la politique. Voilà ce qu’a soulevé Joshua Mitchell, professeur de théorie politique à l’université de Georgetown : deux « nécessités », biologique (le changement climatique) et économique (la mondialisation), auxquelles on attribue un caractère inéluctable, sont avancées pour paralyser le débat démocratique. Mathieu Bock-Côté, prenant l’exemple de la laïcité au Québec, a prolongé cette réflexion au droit international : les peuples se retrouvent souvent enserrés dans un corset d’« engagements internationaux » que leurs gouvernements ont pris, et qu’ils n’approuvent pas eux-mêmes – le pacte de Marrakech en étant un exemple paroxystique. Contre le « fait accompli juridique », contre ceux qui assènent qu’« il n’y a pas d’alternative », le sociologue propose alors de définir le populisme comme « le désir de retrouver des moyens d’action politiques ».

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Et ceci notamment à propos de l’immigration, que Pavel Fischer, sénateur tchèque et candidat aux dernières élections présidentielles, reconnaît comme la question que les peuples européens veulent voir traiter en priorité. Cela a été appuyé par la glaçante intervention de Stephen Smith, auteur de La Ruée vers l’Europe, qui conjecture que les migrations massives venues du continent africain vont perdurer : avec une population qui continue d’augmenter, et une amélioration du niveau de vie – car, observe-t-il, les gens migrent quand ils ont les moyens de le faire, et ont été initiés au système de valeurs mondialiste – Smith annonce des problèmes à venir. Autre « nécessité » à laquelle s’adapter ? S’agira-il de gérer le désastre, ou de tenter de le contrer ? En tout cas, il faudra plus que l’« agence de voyage » Frontex (selon le mot de Saad Amrani, commissaire divisionnaire et conseiller de la police fédérale de Belgique) pour faire face aux déplacements de population vers l’Europe.

Bellamy en quête d’Europe

L’Europe, et les nations qui la composent. Malgré la volonté de réfléchir sur le « futur des nations », l’articulation difficile entre les deux a été le point d’achoppement des échanges. Par exemple, Joschka Fischer (vice-chancelier et ministre des affaires étrangères d’Allemagne sous Schröder) et Jean-David Levitte (ancien ambassadeur de France et conseiller diplomatique de Sarkozy), dans une conversation qui devait porter sur la nation allemande, ne sont pas parvenus à en dire quoi que ce soit, préférant échanger des paroles lénifiantes sur l’Europe souveraine et le monde multipolaire. Or, comme l’a souligné Pierre Manent, « le supplément de force et de légitimité qu’apporte l’Europe est resté illusoire ou programmatique », alors même que l’idée d’une puissance européenne pour avoir plus de poids dans le monde est le serpent de mer principal des européistes. François-Xavier Bellamy a abondé dans ce sens, évoquant l’absence d’une quelconque stratégie européenne : par exemple à propos du marché unique européen, incontournable mais qui « n’a jamais été utilisé comme un levier politique ». Nulle part donc ne se trouvent la puissance et la légitimité, ni au plan national, ni au plan européen.

Fiers d’être américains

Le contraste est frappant avec les Etats-Unis, largement représentés au colloque. Pour la jeune Française qu’est l’auteur de ces lignes, que d’étonnement d’entendre la brillante Dana White, porte-parole du Pentagone des premières années de Trump, énoncer avec une simplicité confondante : « America is great, was and will be ». Et d’autres Américains – David Goldman, économiste et éditorialiste, ou Scott Carpenter, figure importante de Google – de disserter ensuite sur leur politique étrangère, notamment vis-à-vis de la Chine, avec l’orgueil serein qui leur est coutumier. Le discours américain dominant (si on excepte les tenants des « identity politics », amplement fustigés au cours des deux jours de conférences) prouve que la nation américaine est non seulement bien vivante, mais aussi qu’elle est toujours le cadre de réflexion principal pour nos « amis américains ».

Nation sans substance

Le mot de nation n’est peut-être plus interdit chez les élites européennes ; mais en revanche, y donner une quelconque « substance » – comme l’espérerait François-Xavier Bellamy – reste un problème autrement épineux. Cela va bien plus loin que le politiquement correct, dont la critique a été assurée par Mathieu Bock-Côté ; l’imaginaire européen en cette matière paraît épuisé. Ceci à la suite de la victoire de la Révolution, postule Joshua Mitchell, un « grand mouvement de renoncement à notre héritage ancestral » ; ou alors, depuis la Seconde guerre mondiale, qui a taché les nations européennes sans espoir de rédemption. Quoi qu’il en soit, après deux jours de discussions intenses, ce sont les mots sombres d’Harvey Mansfield, grand professeur de science politique à l’université de Harvard, qui s’imposent en dernier lieu : « Le futur des nations est avec les grands, ou à l’ombre des grands. L’Europe ne veut pas la grandeur. »

 

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