Monuments funéraires à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette par Edme Gaulle et Pierre Petitot, basilique Saint-Denis. Photo: Eric Pouhier, Wikipedia

Le livre est une succession de chapitres ponctués de petites morales, comme un chemin de croix en 69 stations, mais avec des hauts et des bas ; un cheminement humain aux côtés du bien et du mal, jusqu’à la dernière ligne où Michel de Jaeghere, à propos du mystérieux XXe siècle, n’évoque rien moins que l’implication, en personne, du « Prince de ce monde ». C’est rare, dans un livre d’histoire. Il est vrai que l’auteur nous invite à cultiver la « compagnie des ombres », c’est-à-dire celle de nos morts, qui ont eu avant nous l’expérience du règne de ce prince et peuvent nous aider à lutter contre lui.

Michel de Jaeghere croit en la vertu de l’exemple, ce qu’il appelle une « histoire méditative ». Son premier sujet de méditation, c’est le déclin des civilisations. La fin de l’empire romain, que l’on a cessé d’enseigner au profit d’idées confuses comme la « crise » ou la « transition ». Ou le déclin de l’Europe : « le triomphe de la société marchande » dont l’Europe est une « enseigne franchisée ».

Le détail particulier, voilà le début de l’identité ; deuxième aspect exemplaire de l’histoire, selon Jaeghere. L’identité n’est pas une aliénation, au contraire, disait Jacqueline de Romilly, dont il nous offre un beau « tombeau ». Mais il faut l’entretenir. Ainsi l’ « illusion féconde » de l’âge d’or augustinien a-t-elle permis à Rome de durer cinq siècles, prolongée vers la fin par la nouvelle « unité spirituelle » de l’édit de Milan (1313). Encore faut-il que la « logique du nombre et le rapport de force » (les barbares !) ne vienne pas s’en mêler. Toujours est-il que c’est ainsi qu’a été « inventé l’Occident ». L’Occident… Aujourd’hui, déplore Jaeghere, seules les États-Unis se permettent de dire « nous » (ce qui ne les exempte pas de leur bêtise impérialiste, « au mépris de toutes les lois de l’histoire »), tandis que l’antiracisme est devenu en France la culture dominante, née du désintérêt ou de la défiance à l’égard de l’histoire.

Michel de Jaeghere évoque tour à tour le miracle et le paradoxe capétien, loue l’équilibre de Saint Louis. Il s’écrie « Vive Henri IV ! » De cette dynastie à l’oeuvre, on tient « l’émergence d’une souveraineté qui impose le roi comme chef de guerre, maître de toute justice et garant de la paix publique, [faisant] éclore, comme une fleur ultime, l’unité de la France. » Jaeghere, en revanche, n’a pas de mots assez durs contre les Orléans, instigateurs de coteries, de corruption et finalement de crime (Philippe-Égalité, régicide). Sous sa plume, le récit est poignant des tourments de Louis XVI aux années révolutionnaires, douloureusement nouées avec la mort de son fils aîné, le dauphin, le 4 juin 1789 à l’âge de sept ans, d’une tuberculose osseuse. Modeste roi, un peu savant, irrésolu, mais courageux dans l’épreuve. « Il n’a pas réussi à s’imposer comme souverain, il a fait de sa mort un acte liturgique. » Et après lui ? Napoléon, ce « mystère ». « De son aventure date le commencement de la fin de nos ambitions de grande puissance. » Quant au (stupide?) XIXe siècle, il semble n’avoir jamais existé. Seulement quelques pages de 1814 à 1914, et encore pour des chapitres sur la Russie et sur l’Afrique. Du reste, on observe aussi l’absence de Louis XIII, sinon par une allusion à son fameux relais de chasse en briques rouges, recouvert par le château de Versailles. Rien non plus sur Richelieu. Pour ma part, je sens comme une lacune l’absence de la plongée vertigineuse du Capitaine Fracasse : Théophile Gautier, en 1863, évoquant le règne de Louis XIII, lui-même renouvelant la chevalerie médiévale (sans parler de l’adaptation cinématographique de 1961).

Examinons ce qui, hors de France, vaut la peine d’être su. Michel de Jaeghere, tout occupé à rendre à l’histoire son caractère sacré, dédie deux chapitres à Benoît XVI. D’autre part, il fait preuve d’une indulgence singulière à l’égard des Borgia, que l’on peut attribuer à son admiration pour l’art de la Renaissance. Il pousse le sophisme un peu loin en affirmant qu’Alexandre VI, prince de son époque, n’a fait, pour survivre que « pousser l’amoralisme plus loin que ses concurrents ». C’est oublier que cette époque, le pape aux moeurs décriées l’a faite autant qu’il l’a subie.

Hors de France, il y a aussi l’empire. Jaeghere en parle peu, si n’est une allusion au retournement des alliances, et encore à propos de Marie-Antoinette, manoeuvrée par l’ambassadeur d’Autriche. Pauvre reine, à laquelle la tragédie a « donné d’être elle-même. » Quant à l’empire ? Pour qu’il soit de nouveau évoqué, il faut attendre la Grande guerre, dont auraient procédé « communisme, fascisme, nazisme, guerre mondiale, déclin de l’Europe, décolonisation, résurgence du nationalisme arabe et centre européen. » Pas sûr qu’un lecteur « centre européen » apprécierait. Et l’on ne saura pas si parmi les causes de la Grande guerre figure ce nationalisme ou, au contraire, l’impérialisme – voire l’industrie. Quoi qu’il en soit, la guerre a « liquidé les empires » et « détruit les aristocraties ». Certes l’artillerie s’est substituée à la chevalerie. Mais l’aristocratie s’était déjà partiellement vendue aux marchands de canon. Il faudrait lui opposer la vraie noblesse.

Privilège et sacrifice

À ce propos, d’ailleurs, Michel de Jaeghere s’amuse en citant la phrase de Louis XIV : « Je puis en un quart d’heure faire vingt ducs et pairs ; il faut des siècles pour faire un Mansart. » Ou en affirmant qu’au temps de César, déjà, les grands seigneurs avaient « identifié l’idée républicaine avec le maintien de leurs privilèges ». Il évoque aussi les « régicides empanachés » de la dictature napoléonienne dont le rôle était d’assurer « la tranquillité des acheteurs de biens nationaux. »

À tout cela, il oppose la galerie de ses héros personnels. Honoré d’Estienne d’Orves, qui sut transmuter la « douceur de vivre » en service de la patrie. Hélie de Saint Marc, qui sut défier, pour l’honneur, les « grandeurs d’établissement » et les « autorités constituées ». Et tous les poilus de 1914 qui ont donné son sens au mot courage. Ou encore Claus von Stauffenberg, auteur de l’attentat de 1944, pas tellement démocrate, mais prêt à sacrifier sa vie « à l’école d’Antigone » pour tuer Hitler, que Jaeghere appelle « l’antéchrist des classes moyennes ».

Voici le XXe siècle. Nazisme, communisme. « Le rouge et le noir ». « Falsification du bien » et « subversion de la morale ». On imagine Michel de Jaeghere qui s’en retourne vers des siècles où la volonté des hommes passait par le crible de la foi et non par celui de l’idéologie. Gesta Dei Per Francos (l’action de Dieu passe par les Francs). Il entre dans la cathédrale Notre-Dame et s’assoit. Et il raconte. Il a vu passer des conciles, des hauts-prélats. Puis le cardinal Ratzinger donner une conférence sur la misère du catéchisme en France. Et enfin le président Medvedev, venu vénérer les reliques de la couronne d’épine, tandis que Barak Obama jetait un « coup d’oeil distrait ».

Michel de Jaeghere, La compagnie des ombres, Les Belles Lettres, 2016, 399 pages, 14,90

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