Causeur. Pour parler du théâtre aujourd’hui, il vous arrive d’employer la formule des trois « V »… Pourriez-vous nous l’expliquer ?

Daniel Mesguich. Ah oui ! ça c’est quand je suis très énervé : « Vomi, Viol et Vidéo »… Les trois mamelles du théâtre d’ « avant-garde » aujourd’hui. Vous l’aurez remarqué, pas de spectacle dit « audacieux », pas de spectacle « débridé », « rebelle », « innovant » sans qu’à tel ou tel moment quelqu’un vomisse (ou fasse pipi) sur scène, et simule d’y violer (au mieux, de « seulement » violenter) une femme, sur fond obligatoire de vidéo. Et pendant ce temps, rien ne change : même conception du « personnage » (du sujet) qu’au xixe siècle, même conception univoque des phrases écrites (souvent saupoudrées du même ton de persiflage que celui des amuseurs de télé) et de la narration, etc. Tout y est trempé dans un bain de signaux « d’avant-garde », mais le vieux monde reste intact. Cette vulgarité et cette violence sont, au fond, exactement les mêmes que celles du théâtre commercial majoritaire, du théâtre « vu à la télé », mais l’obligation de sembler sans interdit terrifie quelques directeurs de théâtre paresseux, quelques bureaucrates déjà eux-mêmes terrifiés par la presse, presse elle-même terrifiée à l’idée de rater quelque coche, etc., et ravit quelques bobos, qui font mine de trouver ces « audaces » géniales. Cette véritable entreprise inconsciente de blanchiment du vieux théâtre est mon ennemie d’aujourd’hui, au même titre que le théâtre conventionnel « bourgeois » était mon ennemi d’hier. Hum…On va me trouver franchement réac, non ?

Réac, ce n’est pas pour nous déplaire…

Mais à moi, si ! Je ne défends nullement un théâtre sage et plan-plan ! Toute ma vie, j’ai, je crois, lutté contre les « idées » dominantes d’un théâtre encrassé de psychologie banale, qui ne remettait jamais rien à la question. Ce théâtre est à présent redevenu largement majoritaire, grâce notamment à la complaisance des médias. En même temps que l’entreprise (minoritaire) de blanchiment, une entreprise (majoritaire) de restauration ! En effet, une certaine « bourgeoisie » a, par une sorte de ruse inconsciente, repris à son compte le vocabulaire de ses ennemis (le vocabulaire seulement : les bobos sont bohèmes, certes, mais ils sont surtout bourgeois), et certaines images, lancées comme autant de signes de reconnaissance, des avant-gardes des années 1970 (qui, elles, travaillaient). Au fond, il n’y a aujourd’hui, malgré les apparences, qu’un seul théâtre en France : celui d’une bien-pensance qui se croit rebelle.

Cela signifie-t-il qu’on a le choix entre le très grand public et un théâtre sans spectateurs, comme l’art contemporain ? Entre très vulgaire et très snob ?

C’est dans un petit créneau, entre les 80 % de vulgarité conventionnelle où le vieux monde se réinvente jusqu’à plus soif et les 10 % de cette fameuse « avant-garde » idiote (qui a, souvent, les honneurs de Libé, des Inrocks ou de Télérama), que j’essaie, avec quelques autres metteurs en scène, de faire un théâtre qui s’efforce d’émouvoir sans oublier de penser, d’analyser, d’ouvrir, de déconstruire… Mais vous avez dit « snob », il faut être prudent avec cette accusation dont j’ai été moi-même victime. C’était le mot péjoratif commode pour dire trop raffiné, trop intello, trop coupé de ce qu’on attend, trop peu « populaire ». Mais le théâtre n’est jamais directement populaire (le plus populaire des spectacles de Jean Vilar se jouait devant mille fois moins de monde que la plus élitaire des émissions de télé !). Il procède par cercles excentriques. Et c’est précisément parce que certains « snobs » le transmettent à d’autres, qui le transmettent à d’autres encore, etc., que ça « prend ». C’est que le public aussi y est en représentation : non pas des millions, mais une poignée seulement de spectateurs (au mieux quelques milliers) qui représente le monde entier. C’est toujours indirectement que va le théâtre.

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