Réservé aux femmes noires ? Au sujet du « premier festival afroféministe européen » Nyansapo Fest organisé par le collectif Mwasi, la polémique semble retomber.

La maire de Paris Anne Hidalgo a d’abord voulu l’interdire avant de faire machine arrière et de trouver un compromis avec les organisateurs.

Hidalgo avait dégainé son tweet trop vite : le festival fait partie de la nébuleuse d’associations que la mairie de Paris promeut souvent à coups de subventions et de « lutte contre les discriminations ». Mâle, la cinquantaine, blanc, hétérosexuel, monogame, culturellement chrétien, et de ce fait membre d’une minorité réellement invisible et discriminée, blanc ayant vécu en Afrique, et sans doute donc «colon»,  intellectuel non-gauchiste, peu porté sur les théories du genre et considérant la France comme une réalité, l’auteur de cet article est mal barré. Bourré de défauts. Ni déconstruit ni libéré. Du moins, pour les lieux militants où est mis en place un racisme déguisé, une sorte de remake inversé des apartheids d’hier.

Pluie de subventions antiracistes

Le « premier festival afroféministe européen » Nyansapo Fest se tiendra donc dans le 11e arrondissement de Paris fin juillet, dans les locaux de La Générale. Une « coopérative artistique, politique et sociale ». D’après son site, l’association est « soutenue par la Mairie de Paris et la Région Île-de-France » et « gère collectivement le lieu ». Un espace « antifa », « antiraciste », etc. Présentation par La Générale : « Depuis 2009, La Générale a invité des compagnies de théâtre, de danse, des auteurs, des cinéastes, des philosophes, des pièces de théâtre, des tournages, des montages, des associations militantes, des vignerons, des cuisiniers, des musiciens, des festivals de musique, des voisins, des spectateurs, des écoles d’art, des écoles élémentaires, etc. Nous développons des partenariats avec des institutions, des écoles, des associations. Nous fabriquons un outil de travail à destination des acteurs de la création culturelle, politique et sociale et continuons à le développer. Nous travaillons à l’émergence de nouveaux modèles, de nouvelles expressions ». Rien que de très banal dans le Paris de Delanoë et d’Hidalgo. La mairie finance de nombreuses associations par le biais de sa Mission Intégration, Lutte contre les Discriminations et droits de l’Homme : SOS Racisme, Le MRAP, 1000 Visages (association à l’origine du film césarisé Divines, dont Mehdi Meklat fut érigé en vedette avant de déclarer sa flamme antisémite dans des tweets devenus célèbres).

Pas question de nier la nécessité des luttes pour la reconnaissance des différences. Ne nions pas plus l’orientation idéologique des choix municipaux. La mairie de Paris finance des projets qui « visent à sensibiliser les collégiens parisiens sur temps scolaire à deux principales thématiques : lutter contre l’homophobie et le sexisme/Lutter contre le racisme et l’antisémitisme ». Une nébuleuse dont l’action propagandiste est revendiquée. Pour La Générale : « Volontaires, nous ne connaissons pas le repos, qu’il soit sabbatique, dominical, religieux ou républicain ». Le dernier terme peut faire tiquer.

Non-mixité, quezaco ?

La non-mixité, c’est une vieille histoire. Ne contestons pas son efficacité dans les années 70. C’est l’avis exprimé par Dany Cohn-Bendit sur Europe 1 dans sa chronique matinale du mardi 30 mai 2017. Dany l’ancien rouge fustige cependant la déviation « intolérante » du festival Nyansapo de La Générale. C’est qu’il y a détournement, au prétexte des éternelles « bonnes intentions » qui aboutissent à l’inversion racialiste de « l’antiracisme militant ».

La non-mixité existait dès les balbutiements du féminisme. Elle se développe à partir des années 70 dans le sillage du MLF, pour garantir la liberté de parole des femmes hors de toute pression masculine. Dans ce contexte, la pratique de la non-mixité a pu libérer la parole et participer de la légitime lutte des femmes (et des hommes féministes) pour l’égalité. Mais il s’agissait de non-mixité entre femmes et hommes, pas de non-mixité entre femmes noires et femmes ou hommes non-noirs. Inscrire le festival afroféministe Nyansapo dans cette histoire politique de la non-mixité féministe est une affabulation, comme celle amenant Hamon à comparer les bars de Sevran aux anciens bars ouvriers. Jamais le féminisme historique n’a interdit à un être humain de participer à un atelier politique au motif de sa couleur de peau. En France. Cet interdit est ce qui caractérise le festival : les femmes qui ne peuvent participer aux activités de 3 espaces sur 4 sont exclues du fait de leur couleur de peau. 80 % du festival est réservé aux femmes noires. Essentialisation selon la couleur de peau. Une définition du racisme, telle qu’enseignée dans toutes les écoles de la République. Hidalgo était dans son rôle en envisageant de demander l’interdiction du festival. Sa marche arrière ne peut s’expliquer autrement que par idéologie : c’est parce que les conceptions du monde défendues dans ce genre de manifestations répondent à l’idéologie d’une partie de la gauche politique que des représentants élus ne discernent plus les lieux du racisme. La mairie de Paris subventionnant une kyrielle d’activités allant dans le même sens favorise concrètement le développement d’un racisme essentialiste prônant la séparation entre femmes noires et femmes blanches. Un apartheid.

Pourquoi ne pas aller plus loin?

En 2016, avait éclaté la polémique du « camp d’été décolonial » réservé aux personnes non blanches. L’idéologie ? La France pratiquerait aujourd’hui un racisme d’État de type colonial. Bien que concrètement interdit aux blancs, tout comme le Nyansapo Fest, ce camp n’avait pas été prohibé, au motif que la manifestation racialement non-mixte ne serait pas raciste et ne troublerait pas l’ordre public. Des actions promouvant pourtant une conception de la République comme étant raciste par nature. L’ennemi du camp décolonial, de Nyansapo Fest ou des Indigènes de la République n’est pas le racisme. L’ennemi, c’est la République « colonialiste ». Une conception délirante considérant que toute personne noire, doublement s’il s’agit d’une femme, est par essence une victime et toute personne blanche essentiellement un bourreau. Racisme et sexisme inversés. Cela concerne aussi la mémoire de l’esclavage. Une revendication portée par des personnes noires serait par nature juste. Pourtant, l’histoire de l’esclavage regorge de personnes noires, et même d’ethnies, ayant pratiqué l’esclavage. Réalité démontrée par l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui est encore à la source de tensions entre peuples dans plusieurs pays africains, ainsi au Ghana. On lira Les traites négrières (Gallimard).

Le discriminé a toujours raison

Une personne noire militant contre les discriminations dont elle se sent victime peut très bien se tromper, par ignorance du parcours de ses ancêtres, et avoir une histoire familiale plus esclavagiste que le blanc en train d’écrire ces lignes. Si autoriser et favoriser, parfois financer, des manifestations organisées selon des critères racialistes, prétendant militer pour la « tolérance » et l’antiracisme, en « libérant la parole », est jugé légitime par des représentants d’un parti politique encore au pouvoir il y a moins d’un mois, pourquoi ne pas aller plus loin ? Oui, pourquoi la Mairie de Paris, par souci de respect de la diversité, ne subventionne-t-elle pas des rencontres entre jeunes hommes blancs, musclés, blonds et aux yeux bleus, rencontres interdites aux femmes et à toute personne non blanche ? Au point où nous en sommes, il se trouverait peut-être des élus pour ne pas trouver cela racialiste…

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Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.Matthieu Baumier est l'auteur d’essais (L’anti traité d’athéologie, Presses de la Renaissance, 2005 ; La démocratie totalitaire. Penser la modernité post-démocratique, Presses de la Renaissance, 2007 ; Vincent de Paul, Pygmalion-Flammarion, 2008) et de romans (Les apôtres du néant, Flammarion, 2002 ; Le Manuscrit Louise ...