« Qui se souviendra des hommes ? », se demandait Jean Raspail. Les historiens − on ne peut pas leur en vouloir − rendent compte des batailles et des grands hommes, décryptent des tendances lourdes et abstraites. Grâce à eux, on comprend parfois mais on ne sent jamais. Se souvenir des hommes, seuls les écrivains, les romanciers, peuvent s’y risquer. Pour faire non pas des romans « historiques » mais des romans qui incarnent l’Histoire à travers quelques personnages, souvent oubliés des manuels − personnages qui font l’amour, saignent, prient, meurent devant nos yeux.
Dans L’Écriture du monde, Taillandier cherche à saisir ce qui a fait la naissance de l’Occident, ce qui fonde son identité. Ce n’est pas évident : les siècles qui ont suivi la chute de l’Empire romain sont souvent appelés obscurs. Ils étaient pourtant peuplés de figures lumineuses d’érudits dévoués au bien commun : pères de l’Église essayant de mieux tracer les contours de la figure de Dieu pour mieux tracer celles des hommes, rois que l’on appelait « barbares » et qui, pourtant, comme Théodoric en Italie, paraissaient bien plus civilisés que les maîtres de Byzance.
Taillandier a choisi trois grands seconds rôles pour illustrer ce temps plein de métamorphoses violentes et incertaines. Il y a d’abord Cassiodore, un Romain qui sait que Rome n’existe plus mais qu’elle reste une donnée spirituelle de l’Histoire. Il conseille Théodoric, il comprend quel jeu serré il faut jouer entre les différents rois barbares, les tenants de la vieille Rome, les Byzantins. Il comprend aussi que le christianisme peut être le ciment de cette civilisation fragmentée à condition qu’il ne cherche pas à éradiquer tout ce qui l’a précédé.

L’Écriture du monde, François Taillandier (Stock).

*Photo: Le sac de Rome par les Barbares en 410. Joseph-Noël Sylvestre, 1890.

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