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Christopher Lasch, l’ami américain

Christopher Lasch, l’ami américain

Christopher Lasch selon Philippe Raynaud

Christopher Lasch n’est pas et ne sera sans doute jamais à la mode, mais il a en France un public fidèle et dévoué, sensible aux harmoniques subtiles de son œuvre ; ce public est composé de gens divers, qui ne sont pas nécessairement portés à des révoltes spectaculaires, mais qui sont le plus souvent peu satisfaits du monde comme il va et qui se réclament volontiers d’un héritage républicain dont on sait bien qu’il est également oublié de la droite et de la gauche.»?

Ce succès est un brin paradoxal, quand on songe à tout ce qui semble éloigner Lasch des traditions politiques françaises, en particulier de celles de la gauche. Lasch ne croit pas au progrès, auquel il a consacré un beau livre critique[1. Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, Flammarion, coll. « Champs, 2006.], et cela seul suffit à l’éloigner de la culture dominante française, qui reste largement saint-simonienne ; pour Lasch, non seulement l’augmentation de la richesse matérielle ne libère pas de l’aliénation, mais les grandes réalisations modernes dans lesquelles se reconnaissent volontiers nos républicains participent elles-mêmes largement à la destruction du monde vécu.»?[access capability=”lire_inedits”] et, de ce point de vue, sa critique des « libéraux » américains touche aussi bien la gauche « traditionnelle » française que les courants plus modernes attachés aux « conquêtes » des années 1960 (ou, en France, de « Mai-68 ») : Lasch ne met pas seulement en cause les effets de la « permissivité » des années 1960 (y compris dans sa dimension féministe[2. Christopher Lasch, Les Femmes et la vie ordinaire, Paris, Climats, 2006.]), il s’en prend aussi aux effets déstructurants de l’État-providence et même à la démocratisation de l’enseignement secondaire ou supérieur (qui, selon lui, a abaissé l’idée de culture sans vraiment élever le niveau culturel des classes populaires).

Il me semble que Lasch plaît à ses admirateurs français par cela même qui le distingue de leur culture nationale : c’est un critique de l’Amérique, que nous aimons parce qu’il met en question des modèles culturels qui se sont imposés de manière assez brutale, mais c’est un critique américain, dont les références, les valeurs et les nostalgies nous obligent à entrer dans un univers très différent, tant par ses qualités que par ses défauts, de la France « républicaine ». Son œuvre a commencé à être connue dans les années 1980, à la belle époque « tocquevillienne » où l’épuisement du marxisme et de l’idéologie révolutionnaire conduisait quelques bons esprits à s’intéresser à la dynamique « individualiste » des sociétés démocratiques, et elle est apparue d’autant plus précieuse que Lasch était sensible aux nouvelles pathologies qui accompagnaient l’apparente émancipation des individus. Mais le charme de cette œuvre vient aussi de ce qu’elle mobilise tout un imaginaire américain d’origine protestante qui fait entrer le lecteur français dans un monde presque inconnu, où la communauté de base est plus importante que l’État, et où la morale civique s’exprime dans une grammaire traditionnelle qui n’est ni celle du catholicisme ni celle des Lumières françaises.
Un refuge dans ce monde impitoyable n’est sans doute pas le livre le plus brillant de Lasch, mais c’est un ouvrage solide et profond, où on retrouve toutes les qualités de l’auteur − ainsi que quelques-unes des difficultés que pose toujours sa pensée. Le lecteur français y trouvera d’abord une histoire très riche et complète de débats qui, à l’intersection des sciences sociales et de la pensée critique, ont posé des concepts et des problématiques qui jouent toujours un rôle majeur (on retiendra, par exemple, la riche discussion des relations entre la psychanalyse freudienne, les sciences sociales et le féminisme ou encore l’analyse des tensions, dans le couple moderne, entre le modèle « romantique » et celui du « compagnonnage »).

Mais on y voit bien aussi ce qui fait la difficulté de la position de Lasch, notamment dans la préface où il déplore les malentendus dont son livre a été l’objet : « Encensé par des critiques de droite incapables d’en saisir les implications politiques ; condamné par la gauche infantile ; accueilli par le centre avec un mélange de méfiance, de gêne et d’indignation, Un refuge dans ce monde impitoyable a dérouté les idéologies, toutes couleurs politiques confondues. (p. 33) » Lasch se félicite, certes, que son ouvrage ait été bien accueilli par les lecteurs soucieux de comprendre le problème posé (« l’érosion de la vie familiale dans la société contemporaine ») plutôt que « d’adapter mécaniquement leur approche du sujet à une doxa politique » (ibid.), mais on ne peut pas s’empêcher de penser que la perplexité de ses lecteurs (trop) « politiques » a aussi quelques bonnes raisons.

À sa manière, qui n’est pas celle du Kulturpessimismus européen, Lasch est un critique des Lumières, dont il retrace la « dialectique » en s’appuyant notamment sur une critique des effets déshumanisants d’une anthropologie utilitariste et matérialiste qui sape la responsabilité et donc la liberté pour mieux promouvoir la « libération » et qui généralise l’anxiété pour nous libérer de la culpabilité. Il est à cet égard significatif que son livre s’achève par une critique de Holbach et de Helvétius, dont l’ « idée de despotisme éclairé anticipait de si nombreux traits de l’État thérapeutique contemporain (p. 355)» : les deux philosophes voulaient réduire le poids de la contrainte sociale en exorcisant les interdits issus de la « superstition » et, pour le second du moins, étendre le bonheur public par une politique qui « anticipe » aussi sur les systèmes contemporains de protection sociale[3. On pourrait d’ailleurs ajouter ici Jean-Jacques Rousseau, dont l’anthropologie n’était pas celle d’Helvétius, mais dont l’Émile propose un modèle éducatif où la réduction de l’autorité n’est possible que par un contrôle rigoureux des actions de l’enfant.]. Pour Lasch, le déclin de la famille a évidemment partie liée avec celui de l’individu, de la « désintégration du moi » qui se cache sous les discours rassurants sur l’émancipation du désir et l’épanouissement de la personnalité[4. Christopher Lasch, Le Moi assiégé. Essai sur l’érosion de la personnalité, trad., Paris, Climats, 2008.], mais on ne sait pas trop, en le lisant, à partir de quel moment la sortie du modèle traditionnel est devenue vraiment périlleuse, pas plus que l’on ne voit comment les classes populaires auraient pu rester indifférentes aux sirènes de la société de consommation. L’histoire qu’écrit Lasch est celle d’une trahison ou d’une autodestruction du projet moderne d’émancipation, mais on ne peut pas s’empêcher, en le lisant, de penser qu’il est lui-même, comme nous tous, un héritier de ce projet.».[/access]

Septembre 2012 . N°51

Article extrait du Magazine Causeur


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