Home Culture Christophe, extérieur nuit


Christophe, extérieur nuit

Christophe, extérieur nuit
Le chanteur français Christophe en 2010 © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00608371_000010

Une rencontre, à Gordes. Pascal Louvrier se souvient.


Je ne parlerai pas de Christophe enchanteur de nos nuits de débine, de son génie de compositeur, de cette façon inimitable de mettre en scène ses plus beaux textes. Je voudrais me souvenir d’un concert en plein air, l’été à Gordes, dans la chaleur du crépuscule grandiose.

A lire aussi, Sophie Bachat: Le dernier des Bevilacqua

Christophe a chanté pendant trois heures. Entre deux chansons, il a pris un tabouret, s’est assis et a bu un whisky. Il a parlé de tout, de rien, du miel qu’il achetait chez des potes, des gens simples, vrais, authentiques qui aiment la terre ; il a parlé de son éditeur qui attendait depuis des années son autobiographie ; Il n’avait pas le temps, c’était trop long ; alors il avait décidé de transformer ce livre improbable en one man show, où il raconterait les grands moments de sa vie en soie et Ferrari. Il a parlé, comme on parle au bistrot du coin, mains posées sur le zinc, face au miroir. Il était heureux d’être là, avec nous, pas timide du tout, pas cabot, avec plein d’humour, de délicatesse, de mots doux. Puis il a chanté encore et encore. 

Je suis allé le voir avec mon amie dans sa loge improvisée. On a bavardé, avec une coupe de champagne, dandy toujours. Il portait une marinière, le même modèle que celui de Bardot dans Le Mépris. La classe. Il a demandé le prénom de ma compagne. « Ah Véronique, c’est drôle, c’est le prénom de ma femme. » Il a souri, de ce regard qui veut la fête, les femmes, la dolce vita.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Notes prises en revoyant « Le Mépris »

Puis on s’est quittés. Il rejoignait son bateau ancré dans un port de la Méditerranée. On s’est promis de se revoir à Paris. Le lendemain, il m’envoyait une photo de sa cabine, « en direct » de La Giscle. Il y avait deux roses rouges dans un petit vase posé près d’une enceinte. Esthète magnifique dans son bateau ivre, prêt à appareiller pour de nouvelles aventures artistiques et singulières, comme Ulysse, sur la mer bleue. On ne s’est jamais revus. Je suis triste, pour ne pas dire plus. Je pense à toi, à tes silences dans tes bottes mexicaines, à ton putain de vélo noir tout chromé que tu m’as laissé sur l’île de Ré et qui était un peu trop petit pour moi… Je ne pense plus. J’écoute ta voix pleine de grâce.

Tu ne mourras pas, tu es un poète. Mais notre monde, oui. Tu l’avais du reste prédit :

«  Dandy un peu maudit, un peu vieilli,
Dans ce luxe qui s’effondre »

Nous sommes des marionnettes sans fil.


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article Le professeur Raoult a compris Paul Feyerabend
Next article Paul Celan au creux des nuages
est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération