Historique: entre 750 000 et un million de manifestants sont descendus dans la rue pour défiler contre les inégalités sociales vendredi 25 octobre à Santiago. Le Chili sombre dans la violence. Analyse.


Depuis la mi-octobre, les Chiliens par milliers manifestent contre la vie chère et les inégalités. La gestion des manifestations infiltrées par des groupuscules ultra-violents accompagnant les actes désespérés d’autres personnes incontrôlées constitue une vraie question de sécurité publique. Malgré ces débordements et la répression qui a fait 18 morts à ce jour, le mouvement ne cesse de s’amplifier. Ainsi vendredi 25 octobre, répondant à la grève générale, plus de 750 000 personnes ont défilé à Santiago. Aux revendications sur le niveau de vie s’ajoutaient des slogans contre la politique sécuritaire du gouvernement. En annonçant le rappel de réservistes de l’armée, afin d’assurer un soutien «logistique et administratif» aux quelques 20.000 militaires déployés dans les rues du pays, et avec l’état d’urgence et un couvre-feu en vigueur durant une semaine, le gouvernement chilien a ranimé le souvenir douloureux de la dictature du général Pinochet (1973-1989).

Bachelet: les inégalités minent la paix

En mars dernier, l’ancienne présidente chilienne actuellement haut-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, la socialiste Michelle Bachelet affirmait dans son rapport annuel, que « les inégalités minent la paix». Imaginait-elle cette explosion sociale dans son pays ? En réalité, c’est la France qu’elle exhortait alors à arrêter « l’usage excessif de la force » lors des manifestations des Gilets jaunes. Il serait mal venu d’ironiser face aux violences, parfois meurtrières, exercées par les forces policières et militaires chiliennes, qui ont procédé à plus de 5 000 arrestations extrêmement brutales. Soulignons donc plutôt à l’instar de Michelle Bachelet qu’en effet la question sociale s’exprime désormais souvent de façon violente au Chili comme en France, et que les gouvernants peinent à apaiser la situation.

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Malgré le « virage social » proposé par le président de droite Sebastian Piñera (renoncement à la hausse de prix des transports publics, salaire minimum garanti, hausse des retraites, stabilisation des coûts de l’électricité), la mobilisation ne faiblissait pas fin octobre. Comme en France l’an dernier, ou au Brésil, en 2012, en 2015 et encore en 2016, c’est le coût des transports (prix de l’essence ou des transports publics) qui a mis le feu aux poudres. Très vite, d’autres revendications sont venues s’agréger. Or, en Amérique latine comme en Europe, faute d’interlocuteurs, les conflits tendent à s’envenimer puis à s’étioler dans l’aigreur et sans véritable résolution.

Pourtant, le Chili revient de loin

L’Amérique latine est globalement le continent de très grandes inégalités sociales et elles sont aujourd’hui de moins en moins acceptées. En effet, la région est entrée de plain pied dans la modernité et la démocratie retrouvée depuis les années 80-90 a redonné l’espoir d’une plus juste répartition des biens matériels et culturels. Si le respect des libertés politiques, ce que Jaurès appelait la « République politique », est la condition sine qua non de la démocratie, deux autres piliers sont essentiels : le pilier culturel (la « République laïque » qui garantit à tous un enseignement émancipateur) et le pilier économique (la « République sociale » qui garantit à tous l’autonomie grâce à un minimum de richesse). Le Chili est à cet égard tout à fait emblématique.

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Après la plus longue et la plus solide des dictatures installées dans les années 70, le pays a connu une vingtaine d’années de gouvernements de centre-gauche qui ont considérablement réduit la pauvreté et l’extrême pauvreté. Le Chili est en effet, avec le Costa Rica, le pays qui a réalisé la meilleure performance dans ce domaine : entre 2002 et 2016, le taux de pauvreté est passé de 40,1% à 13,7% et celui de l’extrême pauvreté de 5,6% à 1,8%. La croissance économique qu’a connue le pays ces dernières décennies comme la plupart de ses voisins, a permis de financer de vastes plans d’aides publiques, comme l’ont fait à la même époque les gouvernements Cardoso puis Lula au Brésil.

Le capital transnational échappe à la redistribution

En revanche, les inégalités de revenus sont toujours très importantes : l’indice de Gini qui désigne par 0 l’égalité parfaite et 1 l’inégalité maximale, situe le Chili à 0,46 (la France étant à 0,29 et l’Afrique du sud à 0,62). Les pays de la région sont dans l’ensemble à des niveaux à peu près similaires à celui du Chili, et font face pour la plupart à des mouvements de révolte comparables. C’est en effet un phénomène connu : sorties de la pauvreté, les populations aspirent à « l’empowerment », à prendre leurs affaires en mains, à redresser la tête et donc à revendiquer. La réussite des plans contre la pauvreté produit des classes moyennes basses qui réclament à juste titre la poursuite de leur mobilité sociale et viennent rejoindre dans la revendication d’autres catégories sociales se vivant pour leur part en état ou en risque de déclassement.

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Le problème, c’est que les institutions susceptibles d’exprimer pacifiquement les demandes sociales du plus grand nombre et de les traduire en politiques publiques par la négociation et l’accession démocratique au pouvoir (partis de gauche et syndicats notamment) sont considérablement affaiblies. Face à un capitalisme qui s’est émancipé de la tutelle des Etats, aucune structure politique supranationale n’est aujourd’hui en mesure de réguler le système et de contraindre le capital transnational à la redistribution. Chaque pays se trouve donc à son tour confronté seul à des explosions de revendications sociales, sans médiation et à la merci de récupérations diverses notamment par des activistes qui font de la violence l’alpha et l’oméga de leur action politique. La pusillanimité des gouvernements de gauche est à cet égard gravement coupable car les choix courageux qui doivent être faits au niveau de chaque Etat ne peuvent porter durablement leurs fruits que s’ils sont mis en œuvre conjointement au moins à l’échelle régionale pour infléchir globalement le mode de production et d’échanges.

On peut certes espérer que le Président Piñera ait trouvé une issue à la crise en réunissant les partis politiques nationaux le 28 octobre. Mais on peut douter de la durabilité des « solutions aux problèmes qui affectent les Chiliens » comme de ceux qui affectent les classes moyennes de tous les pays développés aujourd’hui…

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