Le visiteur égaré au fin fond de la Champagne se demande comment cette région grise et déprimante peut engendrer un vin devenu un symbole universel de fête. Mais les temps n’ont pas toujours été aussi florissants.


On peut reprocher aux soixante-huitards bien des choses, mais accordons-leur au moins d’avoir su garder le sens de l’humour et même parfois (vertu suprême !) de l’autodérision. Ainsi l’honorable maison de champagne Drappier, connue pour avoir fourni le général de Gaulle à La Boisserie, dix années durant, vient-elle de livrer plusieurs caisses de « cuvée Charles de Gaulle » à des anciens de Mai 68 (leurs noms ne nous ont pas été communiqués) désireux de célébrer les 50 ans de l’événement le mois prochain. « Cela ne manque pas de sel, en rigole Michel Drappier, la soixantaine élégante, qui roule dans une DS noire de 1969 et porte une montre Lip vintage automatique (le même modèle que celui créé pour le Général). « En mai 1968, de Gaulle et les vignerons de Champagne passaient pour être des suppôts du capitalisme. Aujourd’hui, il n’y a pas plus consensuel… »

« Un vrai champagne n’exhibe pas ses qualités. […] Il doit se retrancher dans une forme de sobriété »

Même si vous êtes allergique aux commémorations, laissez-vous servir une coupe, car, on l’ignore trop souvent, c’est au printemps que le champagne se déguste le mieux. Autrefois (il y a quelques siècles), les vins de Champagne repartaient naturellement en fermentation dès le mois d’avril, sauf que cette effervescence n’était pas désirée. Aujourd’hui, tout est fait pour qu’ils pétillent, mais, pour peu qu’on ait le palais un peu sensible, on ressent encore cette poussée de sève à l’œuvre au fond des bouteilles, comme une tension et une énergie qui rendent le vin particulièrement délectable au printemps.

Comment une région aussi sinistre et déprimante, presque ascétique, a-t-elle bien pu engendrer un vin pareil, devenu symbole universel de la fête et de la joie ? Étrangement, personne ne se pose cette question… Prenez donc le train au départ de Paris, un dimanche (merveilleux Intercités, moins cher et plus confortable que le TGV). Descendez à Bar-sur-Aube. Le ciel gris et poisseux vous tombe sur la tête. Alors que les paysages contemplés à travers la vitre du wagon évoquaient déjà les champs de bataille de 14-18, les rues vides de la ville donnent le sentiment qu’une bombe à neutrons a effacé toute trace de bipède. Ici, tout n’est que silence, travail et patience. Dans tous les villages de Champagne, c’est derrière les murs gris des grandes propriétés que se cachent l’aisance et la gloire champenoises. « Cet aspect janséniste, écrivait justement Jean-Paul Kauffmann, imprègne toujours le comportement des grandes maisons. […] Pas de nom à l’entrée. […] Mépris des apparences […]. Ce que confirme le dicton : “À bon vin, point d’enseigne.” […] Le champagne est un vin originellement austère. Les bulles font illusion. Avant l’effervescence, il est marqué par la raideur et l’intransigeance. […] Un vrai champagne n’exhibe pas ses qualités. […] Il doit se retrancher dans une forme de sobriété pour ce qui est des arômes et des bulles. Ce raffinement le distingue des autres vins pétillants. Le vieux fond champenois aime à entretenir l’idée d’une prédestination, la gratuité d’un don que le Ciel aurait octroyé à ce terroir, ce qu’on appelle la grâce1. »

« Notre prozac à nous, c’est le champagne ! »

Comme Kauffmann, je ne suis pas loin de penser que le vin de Champagne résulte d’une grâce divine et qu’il est, à sa manière, un trait d’humour conçu pour libérer une énergie emprisonnée depuis des siècles. Plus un village champenois est sinistre, désert et mort, avec ses milliers de bouteilles enfouies et prêtes à exploser, plus ce village a d’humour… Ainsi en est-il d’Urville, dans le département de l’Aube, situé à mi-chemin entre Bar-sur-Aube et Colombey-les-Deux-Églises. Il y a encore un demi-siècle, Urville comptait plus de 600 habitants contre une petite centaine aujourd’hui. Pas de boulangerie, pas de bistrot, pas de pharmacie, rien ! La mort. « Comment faites-vous pour tenir ? demandé-je à Michel Drappier. Vous prenez du prozac ? – Le prozac, c’est un truc de citadin. Notre prozac à nous, c’est le champagne ! Nous en buvons tous les jours… Mon père, qui a 92 ans, a ainsi calculé qu’en 70 ans de vie active il a bien dû boire 27 000 bouteilles, soit environ deux par jour. Le champagne est riche en phosphore et excellent pour le cœur et le cerveau. »

Implantée ici depuis 1808, la maison Drappier est l’une des plus attachantes de toute la Champagne, et l’une des moins médiatiques. Ses plus vieilles parcelles ont été plantées par saint Bernard de Clairvaux lui-même, après 1115, pour produire son vin de messe. « C’était alors du bon vin rouge, à base de morillon noir (ancêtre du pinot noir bourguignon), et s’il lui arrivait de pétiller au printemps, c’était une “diablerie” ! Il fallait donc ouvrir les tonneaux et les bouteilles et agiter le vin afin que les bulles ensorcelées s’évanouissent. »

Michel Drappier, disciple moderne de saint Bernard de Clairvaux, devant sa parcelle fétiche de "La Grande Sendrée". Crédit photo Hannah Assouline.
Michel Drappier, disciple moderne de saint Bernard de Clairvaux, devant sa parcelle fétiche de « La Grande Sendrée ».
Crédit photo Hannah Assouline.

Michel Drappier, dont le visage, d’une façon très étrange, ressemble à celui du portrait de saint Bernard, voue un culte à ce grand personnage de la chrétienté médiévale : « Il avait lu les philosophes et les poètes grecs et latins, y compris L’Art d’aimer d’Ovide, ce qui était rare pour un cistercien. Sa culture était encyclopédique. Il s’intéressait aux techniques du travail du fer (il créa des forges qui subsistèrent jusqu’au xxe siècle), à l’exploitation des forêts, au travail du bois, à l’agriculture, au vin. C’était un stratège et un fin politique. Il fit connaître les vins de Champagne au roi de France et s’adonna au commerce afin de financer la construction de ses 350 abbayes dans toute l’Europe. »

Le champagne au temps du phylloxéra 

La maison Drappier repose toujours sur les sublimes caves voûtées du xiie siècle, construites par saint Bernard en 1152. « Il y laissait reposer les vins destinés à Louis VI le Gros,

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Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur

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