Home Édition Abonné Avril 2018 Drappier, chronique d’une cuvée de Champagne

Drappier, chronique d’une cuvée de Champagne

Le champagne préféré de De Gaulle

Drappier, chronique d’une cuvée de Champagne
Un pur rosé de saignée, expressif, franc et non filtré, délicieux sur un saumon de l'Adour

Le visiteur égaré au fin fond de la Champagne se demande comment cette région grise et déprimante peut engendrer un vin devenu un symbole universel de fête. Mais les temps n’ont pas toujours été aussi florissants.


On peut reprocher aux soixante-huitards bien des choses, mais accordons-leur au moins d’avoir su garder le sens de l’humour et même parfois (vertu suprême !) de l’autodérision. Ainsi l’honorable maison de champagne Drappier, connue pour avoir fourni le général de Gaulle à La Boisserie, dix années durant, vient-elle de livrer plusieurs caisses de « cuvée Charles de Gaulle » à des anciens de Mai 68 (leurs noms ne nous ont pas été communiqués) désireux de célébrer les 50 ans de l’événement le mois prochain. « Cela ne manque pas de sel, en rigole Michel Drappier, la soixantaine élégante, qui roule dans une DS noire de 1969 et porte une montre Lip vintage automatique (le même modèle que celui créé pour le Général). « En mai 1968, de Gaulle et les vignerons de Champagne passaient pour être des suppôts du capitalisme. Aujourd’hui, il n’y a pas plus consensuel… »

“Un vrai champagne n’exhibe pas ses qualités. […] Il doit se retrancher dans une forme de sobriété”

Même si vous êtes allergique aux commémorations, laissez-vous servir une coupe, car, on l’ignore trop souvent, c’est au printemps que le champagne se déguste le mieux. Autrefois (il y a quelques siècles), les vins de Champagne repartaient naturellement en fermentation dès le mois d’avril, sauf que cette effervescence n’était pas désirée. Aujourd’hui, tout est fait pour qu’ils pétillent, mais, pour peu qu’on ait le palais un peu sensible, on ressent encore cette poussée de sève à l’œuvre au fond des bouteilles, comme une tension et une énergie qui rendent le vin particulièrement délectable au printemps.

Comment une région aussi sinistre et déprimante, presque ascétique, a-t-elle bien pu engendrer un vin pareil, devenu symbole universel de la fête et de la joie ? Étrangement, personne ne se pose cette question… Prenez donc le train au départ de Paris, un dimanche (merveilleux Intercités, moins cher et plus confortable que le TGV). Descendez à Bar-sur-Aube. Le ciel gris et poisseux vous tombe sur la tête. Alors que les paysages contemplés à travers la vitre du wagon évoquaient déjà les champs de bataille de 14-18, les rues vides de la ville donnent le sentiment qu’une bombe à neutrons a effacé toute trace de bipède. Ici, tout n’est que silence, travail et patience. Dans tous les villages de Champagne, c’est derrière les murs gris des grandes propriétés que se cachent l’aisance et la gloire champenoises. « Cet aspect janséniste, écrivait justement Jean-Paul Kauffmann, imprègne toujours le comportement des grandes maisons. […] Pas de nom à l’entrée. […] Mépris des apparences […]. Ce que confirme le dicton : “À bon vin, point d’enseigne.” […] Le champagne est un vin originellement austère. Les bulles font illusion. Avant l’effervescence, il est marqué par la raideur et l’intransigeance. […] Un vrai champagne n’exhibe pas ses qualités. […] Il doit se retrancher dans une forme de sobriété pour ce qui est des arômes et des bulles. Ce raffinement le distingue des autres vins pétillants. Le vieux fond champenois aime à entretenir l’idée d’une prédestination, la gratuité d’un don que le Ciel aurait octroyé à ce terroir, ce qu’on appelle la grâce[tooltips content=”Remonter la Marne, Fayard, 2013.”]1[/tooltips]. »

“Notre prozac à nous, c’est le champagne !”

Comme Kauffmann, je ne suis pas loin de penser que le vin de Champagne résulte d’une grâce divine et qu’il est, à sa manière, un trait d’humour conçu pour libérer une énergie emprisonnée depuis des siècles. Plus un village champenois est sinistre, désert et mort, avec ses milliers de bouteilles enfouies et prêtes à exploser, plus ce village a d’humour… Ainsi en est-il d’Urville, dans le département de l’Aube, situé à mi-chemin entre Bar-sur-Aube et Colombey-les-Deux-Églises. Il y a encore un demi-siècle, Urville comptait plus de 600 habitants contre une petite centaine aujourd’hui. Pas de boulangerie, pas de bistrot, pas de pharmacie, rien ! La mort. « Comment faites-vous pour tenir ? demandé-je à Michel Drappier. Vous prenez du prozac ? – Le prozac, c’est un truc de citadin. Notre prozac à nous, c’est le champagne ! Nous en buvons tous les jours… Mon père, qui a 92 ans, a ainsi calculé qu’en 70 ans de vie active il a bien dû boire 27 000 bouteilles, soit environ deux par jour. Le champagne est riche en phosphore et excellent pour le cœur et le cerveau. »

Implantée ici depuis 1808, la maison Drappier est l’une des plus attachantes de toute la Champagne, et l’une des moins médiatiques. Ses plus vieilles parcelles ont été plantées par saint Bernard de Clairvaux lui-même, après 1115, pour produire son vin de messe. « C’était alors du bon vin rouge, à base de morillon noir (ancêtre du pinot noir bourguignon), et s’il lui arrivait de pétiller au printemps, c’était une “diablerie” ! Il fallait donc ouvrir les tonneaux et les bouteilles et agiter le vin afin que les bulles ensorcelées s’évanouissent. »

Michel Drappier, disciple moderne de saint Bernard de Clairvaux, devant sa parcelle fétiche de "La Grande Sendrée". Crédit photo Hannah Assouline.
Michel Drappier, disciple moderne de saint Bernard de Clairvaux, devant sa parcelle fétiche de “La Grande Sendrée”.
Crédit photo Hannah Assouline.

Michel Drappier, dont le visage, d’une façon très étrange, ressemble à celui du portrait de saint Bernard, voue un culte à ce grand personnage de la chrétienté médiévale : « Il avait lu les philosophes et les poètes grecs et latins, y compris L’Art d’aimer d’Ovide, ce qui était rare pour un cistercien. Sa culture était encyclopédique. Il s’intéressait aux techniques du travail du fer (il créa des forges qui subsistèrent jusqu’au xxe siècle), à l’exploitation des forêts, au travail du bois, à l’agriculture, au vin. C’était un stratège et un fin politique. Il fit connaître les vins de Champagne au roi de France et s’adonna au commerce afin de financer la construction de ses 350 abbayes dans toute l’Europe. »

Le champagne au temps du phylloxéra 

La maison Drappier repose toujours sur les sublimes caves voûtées du xiie siècle, construites par saint Bernard en 1152. « Il y laissait reposer les vins destinés à Louis VI le Gros, qui ne régnait guère que sur l’Île-de-France et ne buvait alors ni de bordeaux (propriété des Anglais) ni de bourgogne (propriété du duc de Bourgogne), le pauvre… Nous avons perpétué la tradition puisque nous fournissons aujourd’hui la présidence de la République. » 

Descendants de marchands de drap, les Drappier, pourtant, n’ont pas toujours connu pareille prospérité. Michel et son père André rappellent ainsi que, jusqu’au début des années 1950, ils faisaient partie de cette masse de vignerons prolétaires condamnés à vendre leurs raisins à bas prix aux grandes maisons de négoce qui faisaient alors la loi : « À l’époque, se souvient le père Drappier, les vignerons étaient pauvres et de gauche, et les agriculteurs, qui faisaient de la betterave et des céréales, riches et de droite. Aujourd’hui, c’est le contraire ! » Certains vignerons sont même devenus des stars internationales, comme Anselme Selosse, Pascal Agrapart et Francis Égly-Ouriet, dont les champagnes sont vendus à prix d’or. Résultat, un nouveau dicton affirme qu’en Champagne, un vigneron pauvre, c’est celui qui lave sa Mercedes à la main ! Mais que d’efforts pour en arriver là !

La première moitié du XXe siècle fut cataclysmique et les vignerons champenois crevèrent de faim. D’abord, il y eut la crise du phylloxéra venu d’Amérique qui ravagea 99% du vignoble. Ensuite, la guerre de 14-18, qui détruisit la région et supprima toute une génération d’hommes. En 1917, la révolution enflamme la Russie, alors le premier pays importateur de champagnes au monde… Puis vinrent la prohibition aux États-Unis, suivie de la crise de 1929, puis la Seconde Guerre mondiale et le pillage organisé par l’occupant nazi. Après guerre, ce fut le début de la révolte. André Drappier se souvient d’une assemblée de vignerons au cours de laquelle le marquis d’Aulan, propriétaire de Piper-Heidsieck, eut des mots durs et humiliants pour les vignerons de l’Aube, qu’il considérait comme des bouseux. Micheline Drappier, épouse d’André et mère de Michel, sortit alors de ses gonds, prit le micro, et, roulant les r avec son accent champenois, s’adressa au marquis pour lui dire en substance qu’il était quand même bien content d’avoir les raisins de la famille Drappier et qu’il ferait bien d’être plus respectueux s’il ne voulait pas que ses serfs ressortent leurs fourches, comme leurs ancêtres de 1789…

Et Chirac fit entrer le champagne Drappier à l’Elysée…

De ce jour, les Drappier, comme des dizaines d’autres vignerons, se mirent à leur compte et décidèrent de produire leurs propres vins en créant leur marque. En 1952, André et Micheline lancent leur premier champagne qu’ils baptisent « Carte d’Or », le jaune de l’étiquette symbolisant les notes de gelée de coing qui avaient frappé les sommeliers. Avec 80% de pinot noir, 15% de chardonnay et 5% de meunier, c’est aujourd’hui encore la cuvée « classique » du domaine, à la fois lumineuse, fraîche, riche et tonique, un nectar qui se goûte et se mâche à la bonne franquette…

Quelques années plus tard, le colonel Gaston de Bonneval, ancien aide de camp du général de Gaulle pendant la guerre et parrain de Michel Drappier, fit goûter ce champagne au grand Charles qui en apprécia immédiatement la bulle racée et le bon goût fruité (il le buvait au dessert, car à l’époque, les champagnes étaient beaucoup plus sucrés qu’aujourd’hui). De surcroît, du petit bureau de de Gaulle, dont les fenêtres donnent sur la plaine, on aperçoit au loin les vignes en coteaux du domaine Drappier. Un signe ? De Gaulle, pourtant, refusa que les champagnes Drappier fussent livrés à l’Élysée, dont la cave se devait, à ses yeux, d’être une vitrine de la France, avec ses marques les plus prestigieuses (Krug, Dom Pérignon, Taittinger, Pommery, etc.). Drappier, c’était pour sa consommation personnelle uniquement ! Le père Drappier se rappelle avoir livré ses caisses à La Boisserie, dans les années 1960, et y avoir croisé André Malraux. Toutes les factures, réglées rubis sur l’ongle par Madame de Gaulle, ont été conservées dans les archives. Les champagnes Drappier n’entreront à l’Élysée qu’en 2001 à la demande de Jacques Chirac.

Le parcours de cette sympathique famille illustre la façon dont la Champagne n’a cessé d’évoluer, de s’adapter et de se réformer pour rester au sommet de la hiérarchie des grands vins de France. Le passage de relais du père (André) au fils (Michel) symbolise ce moment charnière où une nouvelle génération de vignerons comprend qu’on ne peut plus faire pisser la vigne et traiter chimiquement les sols comme on le faisait depuis quarante ans. « Mon père est un homme que j’adore et que je respecte profondément. Je lui dois tout. Mais c’est un homme de sa génération. Après guerre, la découverte des herbicides et des produits chimiques fut perçue comme une libération ! On n’avait plus à désherber mécaniquement, on ne craignait plus de perdre une partie de sa récolte à cause des maladies. Quel gain de temps, d’énergie et d’argent ! Trente ou quarante ans après, il a bien fallu remettre en question tout cela, face à l’appauvrissement des sols, à leur érosion, sans parler des cancers contractés par les vignerons à cause des produits chimiques toxiques. Quand mon père m’a confié la responsabilité du domaine, en 1986, j’ai tout repris à zéro, quitte à susciter son incompréhension. »

Un million d’euros l’hectare

Conversion à l’agriculture biologique, labours au cheval, composts naturels, réduction des doses de sucre et de soufre dans les vins, diminution des rendements, élevages plus longs, retour en force des barriques en bois de chêne, recherche des expressions des terroirs et des lieux-dits – la Champagne compte plus de climats que la Bourgogne ! Bref, un vrai retour aux sources qui traduit, depuis 1990, un besoin d’authenticité, une volonté d’assigner une origine aux vins, loin de la Champagne industrielle pensée comme une usine à bulles, même si celle-ci prévaut toujours, hélas ! Comme beaucoup d’autres vignerons de sa génération (il a le même âge que Selosse, son condisciple au lycée viticole de Beaune), Michel Drappier a ainsi accompli sa révolution culturelle et œnologique. Résultat, ses champagnes racontent une histoire, ils ont une identité et une personnalité, ils sont sains et naturels, ils ne donnent pas mal à la tête, ils expriment le bon goût du raisin frais, à l’image de la désormais célèbre cuvée « Brut Nature », 100% pinot noir, zéro dosage et zéro soufre : un fruit absolu, pur, exprimant la minéralité de sols vieux de plus de deux cents millions d’années (les mêmes qu’à Chablis).

L’esprit de saint Bernard traverse aussi bien le monde qu’il a traversé les siècles ! Quand Barack Obama vint à Paris en juin 2014, il esquiva le dîner prévu avec Poutine et Hollande et s’en alla dîner dans un restaurant de poisson célèbre (Helen, dans le 8e arrondissement) où la sommelière lui servit ce champagne, qui lui a plu, et qu’il fait désormais venir chez lui, aux États-Unis.

Cependant, comme tous les vignerons qui se battent pour rester indépendants, Michel Drappier se heurte aux géants du négoce champenois. « Ils ont la capacité d’investir des millions d’euros dans la publicité et dans le foncier. Pendant qu’un vigneron vend péniblement ses 20 000 bouteilles, la grande maison, elle, en vend 20 millions partout dans le monde ! On ne joue pas dans la même cour. »

Il n’existe plus de terres vacantes et cultivables en Champagne. Quand un propriétaire décide de prendre sa retraite et vend une de ses parcelles, LVMH (Krug, Ruinart, Veuve Clicquot, Moët et Chandon, Dom Pérignon et Mercier) n’hésite pas à faire monter les enchères et à lui offrir le double de ce qu’il demande, sachant que le moindre hectare de vigne se vend ici au moins un million d’euros… « J’admire énormément Bernard Arnault, ce qu’il a fait est extraordinaire, assure Michel Drappier. Il représente le luxe à la française aux yeux du monde entier. Mais en tant que vigneron, je ne peux pas faire autrement que de le considérer comme un “ennemi”… S’il pouvait nous manger, il le ferait. Nous voulons simplement continuer à exister… »

Le juste prix

Comme nous l’expliquions en décembre dernier, trouver un bon champagne à moins de 25 euros la bouteille est très difficile, et payer plus de 100 euros revient à financer le coût marketing de la marque (plus que le travail réel dans la vigne et dans la cave). Le bon segment de prix se situe entre 30 et 80 euros. C’est exactement le créneau des champagnes Drappier : 32 euros pour le Carte d’Or, 35 euros pour le Brut Nature et, au sommet, 78 euros pour la grande cuvée de champagne rosé « Grande Sendrée » 2008 qui a été élevée dix ans en bouteille et qui est un véritable concentré de parfums avec une longueur en bouche phénoménale.

Remonter la Marne

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Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste spécialisé dans le vin, la gastronomie, l'art de vivre, bref tout ce qui permet de mieux supporter notre passage ici-bas

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