Cessez toute activité ! Oubliez les grèves perlées, le gouvernement empêtré, les usagers résignés et les médias à la ramasse. Procurez-vous de toute urgence Le canard à l’orange, un film inédit en France de Luciano Salce. Il vient de sortir en DVD dans une version restaurée en haute définition chez ESC éditions dans la collection « Edizione Maestro ». Chez nous, Salce est moins connu que Risi mais l’œuvre de ce maître mérite un visionnage attentif. On lui doit notamment le très réussi La voglia matta avec Catherine Spaak en 1962.

Le canard à l’orange au menu DVD

Dans cette comédie italienne de 1975, il réunit ce qui se fait de meilleur dans le genre. Ugo Tognazzi et Monica Vitti forment un couple marié depuis dix ans et se laisse emporter par les joies de l’infidélité. L’adultère comme mécanique des fluides. C’est spirituel, enlevé, coquin et désabusé comme un bon boulevard romain. L’ironie tendre d’un cinéma dont chaque dialogue déclenche un rire amer et une étude des caractères qui nous éclaire sur l’époque. Le réalisateur a l’œil du sociologue et la fantaisie du meneur de revue. Contrairement à nos intellos hexagonaux, sérieux comme des papes, qui pratiquent un cinéma d’auteurs à se suicider. Pour ce rôle, Monica a remporté le Prix David di Donatello 1976 de la meilleure actrice ainsi que le Prix Ruban d’argent. Il y est question d’amants et de maîtresses, de pince-fesses et de mensonges en cascade, dans le décor confiné d’une bourgeoisie Seventies. La société de consommation et les modes venues d’outre-Atlantique déferlent sur une Italie traditionnelle. Ce choc des civilisations est irrésistible. Hugo Tognazzi cabotine, et puis surtout, Monica sensuelle et drôle, montre l’étendue de son immense talent. Dans le registre comique, elle fanfaronne à tout-va. A noter la présence bombesque de Barbara Bouchet en secrétaire légère et écervelée. Un numéro de composition aussi désarmant que sa plastique d’Aphrodite.

Qui se souvient de Raymond Mauriac?

Côté lectures, le printemps réserve des moments intenses surtout quand il s’agit de revisiter deux légendes : Rostand et un certain R. Mauriac. Toute son existence, Rostand (1868-1918) a été contraint à l’exploit. Quand on a écrit Cyrano de Bergerac à moins de trente ans et que l’on a été élu à l’Académie française à 33 ans, le public attend de vous du panache dans chaque pièce, dans chaque réplique. Rostand n’était pas un surhomme. Hypocondriaque et dépressif, la gloire pèsera lourd sur sa destinée. De ses premiers poèmes naïfs à la construction de sa villa Arnaga au Pays basque, François Taillandier lui dresse un portrait psychologique sur-mesure, plein de finesse et d’envolées lyriques dans L’homme qui voulait bien faire. « J’aimais les rimes, les belles tirades, tout cet apparat d’une parole poétique ritualisée, magnifiée » écrit-il, pour mieux nous faire comprendre son amour pour ce malade flamboyant. Une biographie comme on les aime, admirablement écrite, qui s’approche au plus près de l’œuvre et de l’homme.

Qui se souvient de Raymond Mauriac ? Pas François, la gloire des lettres, ni Pierre, le médecin, ni même Jean, le prêtre, non l’aîné, l’obscur avoué. Cet inconnu des biographes et des universitaires dont la trace a quasiment disparu, fut un véritable écrivain avec une langue propre, un rythme landais, une noirceur à se damner et une plume complètement originale. Les éditions Le festin sortent deux livres sur ce sujet mystérieux qui fut englouti sous l’aura du cadet nobelisé. Raymond Mauriac, frère de l’autre de Patrick Rödel qui a eu accès au fonds François Mauriac de la bibliothèque municipale de Bordeaux, a produit un ouvrage passionnant d’érudition et de sensibilité. Un conseil aux jurys des Prix d’automne, lisez-le ! Au travers d’une correspondance réelle et/ou imaginée, il redonne vie à ce frère oublié. Cet essai ouvre des champs littéraires jamais encore exploités, notamment sur les rapports entre les deux frères, le célèbre et l’autre.

L’héroïne la plus érotico-nostalgique de la BD

A cette occasion, Le festin édite Individu, le roman de Raymond paru sous le nom d’Housilane chez Grasset et couronné du prix du Premier roman en 1934. Enfin, un roman en bande-dessinée comme on le disait encore à la fin des années 70 au lancement de la revue (A suivre), le dernier volet des aventures de Jonas Fink intitulé Le libraire de Prague est bien là. Vous ne rêvez pas. Après L’Enfance en 1994 et L’Apprentissage en 1997, nous n’avions plus de nouvelles de Jonas, la création de Vittorio Giardino. On le retrouve donc à Prague en 1968 pendant le Printemps. Depuis vingt-et-un ans, nous nous demandions où se cachait Tatjana, l’héroïne la plus érotico-nostalgique de la BD mondiale. Elle porte toujours des lunettes aphrodisiaques. Un classique à posséder absolument dans sa bibliothèque.

Canard à l’orange, Luciano Salce – DVD ESC éditions.

Mon Edmond Rostand, l’homme qui voulait bien faire, François Taillandier, Éditions de l’Observatoire.

Raymond Mauriac, frère de l’autre, Patrick Rödel, Le festin.

Individu, Raymond Mauriac, Le festin.

Jonas Fink, le libraire de Prague, Vittorio Giardino, Casterman.

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