Plus précieuse que jamais, la laïcité ne pourra être préservée que si elle est comprise. En particulier, il est temps que l’on cesse enfin de l’opposer stérilement « aux religions », faute de quoi la partition qu’évoque Laurence David deviendra inévitable, résultat d’une attitude malsaine de part et d’autre s’entêtant à se focaliser sur les croyances au lieu de se concentrer sur les valeurs.

Pourtant, si l’on veut bien se donner la peine d’être attentif, le constat est simple : certaines religions soutiennent les valeurs fondamentales de la République, d’autres les combattent.

(Au) nom de Dieu !

C’est vrai aussi en dehors des religions. La gauche laïque elle-même est partagée entre l’attachement réel à la démocratie et la tentation totalitaire : penser avec le peuple, ou penser à sa place. Choisir le libre-arbitre, la responsabilité et l’émancipation de chacun, ou préférer les assignations identitaires, qu’elles soient socio-culturelles, ethniques, sexuelles ou, justement, religieuses.

Et c’est également vrai au sein même des religions, même si de l’une à l’autre le poids relatif des véritables humanistes varie considérablement, et qu’ils sont plus ou moins en accord avec les principes fondateurs qui définissent historiquement leur religion. Malgré leurs évidentes divergences, Eugénie Bastié, Koztoujours, Abdennour Bidar, Henda Ayari, Delphine Horvilleur, Matthieu Ricard et Michel Onfray ont plus en commun entre eux qu’avec les prélats complices de trafics d’enfants au Canada, Marwan Muhammad ou, dans un tout autre registre, Edwy Plenel. Vouloir les regrouper en fonction de leurs affiliations religieuses plutôt que de leurs engagements éthiques serait absurde.

Disons-le simplement : ce qui compte n’est pas le nom que l’on donne à son dieu, mais les valeurs que l’on défend en son nom. Qu’il y ait souvent un lien direct entre les deux ne doit pas conduire à les confondre, ni à inverser l’ordre d’importance.

L’équilibre des valeurs 

Il faudra bien que le « camp laïque » se décider à distinguer ce qui doit l’être, et à comprendre que la neutralité de l’État, qui fait partie de la laïcité, est une neutralité envers les croyances mais certainement pas envers les valeurs. Et que la laïcité elle-même repose sur des présupposés et des choix philosophiques mais aussi, dans une large mesure, théologiques.

De même, il faudra bien que « les religions » qui ne l’ont pas encore fait admettent que la laïcité les protège bien plus qu’elle ne les contraint, et surtout qu’elle mérite d’être défendue autant pour des raisons de foi que de civisme.

Car si c’est l’implantation massive de l’islam sur notre sol qui nous interroge en premier lieu, les autres religions ne sont pas pour autant épargnées.

Le judaïsme et nos concitoyens juifs subissent, parfois tragiquement, les contre-coups de la situation politique en Israël et en Palestine, et d’un antisémitisme aux multiples facettes (chrétien très rarement, néonazi de manière résiduelle, d’extrême gauche ou complotiste plus souvent, et désormais marqueur identitaire dans la jeunesse des quartiers essentiellement arabo-musulmans, issu aussi des mises en accusation systématiques des juifs dans le Coran, de la vieille alliance à la fois opportuniste et idéologique entre le régime nazi et les islamistes, etc).

Le christianisme, en particulier l’Église catholique, voit durement secoué l’équilibre qu’il avait fini par trouver avec la République. Certains s’inquiètent, et se demandent sans forcément oser le dire si l’islam ne finira pas par faire au christianisme ce que le christianisme a fait aux religions qui l’ont précédé avec l’édit de Théodose1, la profanation de l’Irminsûl ou les croisades baltes2. N’est-ce pas d’ailleurs ce que fait depuis toujours l’islam, à des degrés divers, partout où il en a le pouvoir ? D’autres regardent le « retour du religieux » avec un mélange d’espoir et de naïveté : « Nous avons tous le même dieu », disent-ils, oubliant que « Zeus est le seul dieu » et « Typhon est le seul dieu » ne sont pas des phrases équivalentes. Et lorsque le « camp laïque » veut censurer la croix sur la statue d’un pape ou les crèches de Noël avec autant sinon plus de fougue que les prêches djihadistes, les chrétiens républicains sont poussés à renier leurs propres valeurs pour faire cause commune avec des groupes fort peu humanistes, de leur religion ou d’autres.

Les cultes ouvertement polythéistes sont généralement oubliés, du bouddhisme à l’hindouisme en passant par le shintô et les diverses religions païennes ou néo-païennes. Athées et agnostiques se sentent mis sur la touche, presque délégitimés, alors que leur soif de vérité et de justice peut être aussi profonde que celles de bien des croyants. Quant à nos concitoyens musulmans, leur situation n’est guère enviable, tiraillés pour beaucoup entre les préceptes de la religion de leurs origines, c’est-à-dire la charia, et la culture du pays où ils vivent, la France, les deux se référant à des valeurs plus souvent opposées que compatibles.

Liberté et émancipation

Dans un tel contexte, la laïcité revêt une sensibilité toute particulière. Après tout, si les mouvances racialistes et islamistes s’attachent tant à la combattre, c’est bien qu’elle est un rempart contre ce qu’ils promeuvent : l’assignation identitaire, notamment raciste ; le communautarisme au détriment de l’universalisme ; la haine de l’Occident ; le totalitarisme islamique.

La laïcité « à la française » est un excellent système, qui se montre bien supérieur aux alternatives que d’aucuns tentent généralement de promouvoir, en particulier le communautarisme à l’anglo-saxonne. Mais trop souvent on la considère uniquement comme une réaction républicaine inspirée des Lumières contre le catholicisme alors dominant et les freins qu’il mettait (à l’époque) à la liberté de pensée. C’est en partie vrai, mais c’est confondre les conditions de la résurgence d’un idéal avec l’essence de cet idéal. Elle serait aussi anticléricale, et plus athée qu’agnostique. Rien n’est plus faux.

En effet, le cœur de ce que nous appelons aujourd’hui laïcité est bien antérieur à la France ou au christianisme, et se marie fort bien avec une profonde vénération du divin. Il existe en effet une description fort ancienne et pratiquement parfaite de ce que devraient être les rapports entre la République et les religions. Écrite là où l’Occident puise une bonne part de ce qu’il a de meilleur, elle est sans doute l’acte de naissance de la laïcité en même temps qu’un hymne éclatant à la sagesse divine.

Pour l’essentiel, la laïcité repose sur deux principes : liberté et émancipation.

La liberté de religion d’abord, qui est aussi liberté par rapport à la religion, droit de croire ou de ne pas croire, droit de changer de croyance, droit de n’y attacher aucune importance. La liberté de pensée, en somme, et en particulier la liberté de conscience.

L’émancipation ensuite, qui permet de penser par soi-même, non pour rejeter en bloc la tradition, mais pour ne pas être prisonnier de l’argument d’autorité. Sans cela, la liberté de pensée ne serait qu’illusoire. Cette émancipation n’est pas uniquement individuelle, elle est aussi collective et profondément républicaine : « La République, ce principe politique (…) qui élève l’homme, le consommateur ou le croyant à la dignité de citoyen »3. L’émancipation conduit à la citoyenneté, donc à un droit public : l’émancipation du débat politique vis-à-vis de la religion, en le faisant autant que possible reposer sur la raison et non plus sur la croyance. C’est ce qui permet à des hommes et des femmes d’origines, de milieux et de religions différentes de rechercher ensemble l’intérêt général pour construire une société reposant sur des valeurs partagées.

La liberté de conscience sur le fronton d’un temple

Entremêlés comme les serpents du caducée d’Hermès, ces deux principes ont été posés et théorisés en même temps que la démocratie, ce qui n’est sans doute pas un hasard, et magnifiquement exposés dans une pièce de théâtre, dont le message est devenu l’un des fondements vitaux de notre civilisation.

Athènes, en l’an 458 avant l’ère chrétienne. Le Parthénon n’est pas encore achevé. Dans quelques années, ses frontons représenteront à l’est la naissance d’Athéna, et à l’ouest ce que l’on appelle « la querelle d’Athéna et de Poséidon » mais que l’on ferait mieux de nommer « le choix de Cécrops ».

Un an plus tard encore, Périclès prononcera, en hommage aux premiers morts de la guerre du Péloponnèse et à la démocratie, son discours le plus célèbre, le discours, celui qui sera la mesure de tous les discours politiques à venir. Mais nous n’y sommes pas encore, et le marbre n’a pas encore pris la forme de ces deux scènes que nous gagnerions à méditer à travers les siècles.

A l’orient, la fierté et la joie de Zeus à la naissance de sa fille, la seule divinité qui resta à ses côtés pour affronter le monstre Typhon, la seule avec qui il accepte de partager la possession de la foudre. Certains écrivent depuis plus de mille ans qu’il serait déshonorant pour leur dieu d’avoir des filles : « Vous auriez des garçons et Lui des filles? Que voilà donc un partage injuste ! » (sourate n°53, l’Étoile). Ce passage et le hadith de Tabarî s’y rapportant sont d’ailleurs à l’origine de la célèbre controverse dite « des versets sataniques », et les réformateurs sincères de l’islam gagneraient sans doute à réfléchir en profondeur à ce qu’elle représente : outre la question du statut du texte, s’y posent celles du respect du féminin et des femmes, et celle de l’obsession pour l’accaparement de toute vénération par Allah, le Tawhîd, « l’unicité », sur laquelle les islamistes mettent tout particulièrement l’accent. Notons également que l’une des trois déesses dont le dieu de l’islam n’est pas le père est justement Al-Lât, parfois assimilée à Athéna, notamment à Palmyre et sans doute aussi sans doute dans son sanctuaire de Taëf, détruit en 632 sur ordre du prophète en même temps qu’il obligeait ses habitants à se convertir…. Ô combien je préfère l’hymne homérique qui proclame : « Je commence par chanter Pallas Athéna, déesse illustre, aux yeux clairs, très sage, au cœur indomptable, vierge vénérable, protectrice des villes, vigoureuse, que Zeus enfanta lui-même […] et que tous les Immortels contemplèrent avec admiration. Impétueusement, elle jaillit de la tête auguste […] et le très sage Zeus s’en réjouit. »

A l’occident, le choix. Athéna et Poséidon désiraient tous deux devenir la divinité tutélaire de cette jeune cité qui serait le berceau de tant de merveilles. Par l’intermédiaire de leur roi, Cécrops, ses habitants comparèrent ce que l’un et l’autre leur offraient, c’est-à-dire aussi la société qu’ils leur proposaient, ce vers quoi ils voulaient les guider. Et les mortels choisirent, et les dieux respectèrent le choix des hommes. Avaient-ils conscience, ces enfants de l’Attique, il y a deux millénaires et demi, tandis qu’ils bâtissaient et sculptaient, de la valeur de ce que les Olympiens leur avaient donné et qu’ils nous transmettraient ? La liberté de conscience, magnifiée, exaltée, sacralisée sur le fronton d’un temple. La liberté de conscience, voulue par les dieux et assumée par les hommes.

Demain, le miracle français ?

Nous sommes juste un peu plus tôt. Même si les statues ne sont pas encore là, les mythes sont connus de tous, et nul ne doute de la réalité de ces dieux dont on sait depuis Homère qu’ils sont présents, bien présents, même si seuls certains savent en percevoir les signes, même si d’abord les filles de Kéléos ne reconnurent pas la vieille femme à Éleusis – ni Sara les trois voyageurs à Mambré, ni les disciples leur compagnon de marche sur le chemin d’Emmaüs. Car la discrétion divine n’est pas une absence, mais une marque de respect et de délicatesse envers les mortels.

Athéna n’a-t-elle pas expliqué à Ulysse, sur les berges d’Ithaque, que si elle avait laissé Télémaque se confronter au danger, tout en restant à ses côtés sous les traits de Mentor, c’était pour ne pas le priver de la gloire qui lui revenait ? Et parce qu’Ulysse lui-même avant son départ ne lui avait pas confié son fils pour qu’il demeure un enfant, mais pour qu’il devienne un homme, dont son père pourrait être fier. Elle, déesse à qui le seigneur de l’Olympe permet ce qu’il interdit aux autres immortels, n’a-elle pas aussi assumé l’humble rôle de cocher pour soutenir Diomède face à la fureur d’Arès ?

Nous sommes au printemps -458, et Eschyle vient de remporter le premier prix du concours de théâtre des Grandes Dionysies avec sa trilogie de l’Orestie. Ce n’est pas un texte religieux, mais les dieux y apparaissent, conformes à l’image que s’en font leurs fidèles. Certes, les Grecs même pieux ne dédaignent pas de mettre en scène les immortels dans des comédies, et Aristophane n’a rien à envier à l’irrévérence de Charlie. Mais l’Orestie n’est ni une comédie ni une critique sociale, au contraire, c’est une exaltation des valeurs d’Athènes. La cité d’Athéna n’aurait pas décerné un tel prix à Eschyle, si le peuple n’avait pas sérieusement reconnu dans son œuvre ses convictions et ses dieux. Il y eut même, dit-on, des évanouissements dans le public tant les Érinyes étaient effrayantes et réalistes, crédibles.

Et au fond, puisque pour désigner ce siècle on parle du « miracle grec », n’est-il pas permis d’imaginer que les Olympiens eux-mêmes ont murmuré à l’oreille du génial dramaturge ? Comme l’écrira Plutarque au sujet de la prophétesse de Delphes : « Ce n’est pas au dieu qu’appartiennent la voix, les sons, les expressions et les vers, c’est à la Pythie. Mais lui, il provoque les visions de cette femme et produit dans son âme la lumière qui éclaire ce qui est et ce qui doit être : c’est en cela que consiste l’enthousiasme »4.

Si toutes les religions qui se réfèrent à des messages dits révélés avaient la sagesse de Plutarque, et passaient de la croyance en des textes dictés au respect de textes inspirés, un grand pas serait accompli. Si en outre elles comprenaient comme lui que l’obéissance à une volonté a priori divine ne doit jamais abolir le discernement moral, que seul un Typhon et non un dieu véritable exige que l’on commette des monstruosités en son nom5, nombre de problèmes seraient résolus…

Redisons-le : ce qui détermine quel dieu je sers véritablement n’est pas le nom que je lui donne mais ce que je fais ou que je m’interdis de faire en son nom, au nom d’un idéal ou simplement par humanité.

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