La façon dont le Conseil d’Etat a motivé sa décision de suspendre l’arrêté anti-burkini de Villeneuve-Loubet pourrait se retourner finalement contre lui. En expliquant que l’interdiction des tenues de bain islamiques doit s’appuyer pour être recevable sur des « risques avérés » pour l’ordre public, le Conseil d’Etat est-il assuré que sa décision n’est pas elle-même, à terme, lourde de menaces pour l’ordre public ? Sa décision n’est-elle pas l’expression d’un juridisme « hors-sol » plutôt que celle d’une véritable capacité à apprécier une situation ?

A Montauban, à Toulouse, au siège de Charlie Hebdo, à l’Hyper Cacher, au Stade de France, au Bataclan, à Magnanville, à Nice, à Saint-Etienne-du-Rouvray, à chaque attentat les assassins ont tué au nom d’Allah. Que cette invocation puisse être considérée comme un dévoiement de l’islam, les Français non musulmans veulent bien l’admettre… sans trop creuser la question. On leur demande également de feindre d’ignorer que ce sont des mosquées, non des églises ou des synagogues, qui sont surveillées par les services de renseignement ; on leur demande également de se taire sur le constat qu’ils font de l’augmentation du nombre de femmes voilées dans nos villes. On leur demande maintenant de feindre de voir dans le burkini islamique un vêtement comme un autre.

Si les représentants de la communauté musulmane, toujours prompts à aller faire part de leurs inquiétudes au président de la République et, peu ou prou, à se « victimiser », si ces autorités  ne font pas leur travail, si elles ne rappellent pas à leurs fidèles qu’ils ont des devoirs, alors la décision du Conseil d’Etat sera perçue comme un aveu de faiblesse du pays. Alors les Français non musulmans auront le sentiment que les Français musulmans n’ont que des droits. Alors les Français non musulmans auront le sentiment que les Français musulmans instrumentalisent le principe de liberté contre les fondements de la République.

Après le massacre commis au nom d’Allah sur la promenade des Anglais le jour de la Fête nationale, c’est-à-dire le jour où est commémorée, non seulement la prise de la Bastille, mais également la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 qui se voulut celle de la réconciliation et de l’union nationale de tous les citoyens, après ce terrible attentat, n’y a-t-il donc toujours aucune raison que vienne à l’esprit et au cœur de nos compatriotes musulmans l’idée de se faire un devoir de respecter l’inquiétude de leur compatriotes non musulmans ? Après ce terrible attentat, n’y a-t-il donc toujours aucune raison que leur vienne à l’esprit et au cœur l’idée de faire de ce devoir une occasion d’affirmer, non pas solennellement mais concrètement, la primauté de leur appartenance à la communauté nationale sur leur appartenance à la communauté musulmane ?

Des représentants de cette communauté ont bien entendu assisté à la cérémonie d’hommage au Père Jacques Hamel à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Leur absence eût été inconcevable. Mais leur seule présence restera insuffisante tant qu’elle ne sera pas accompagnée d’un appel vigoureux à tenir compte de l’inquiétude des Français non musulmans. Appeler à la paix et à l’amour est à la portée de tout le monde, et notamment du premier imam venu. Le courage, c’est de sortir de la généralité des grands mots pour enfin les remplir et proposer aux fidèles musulmans des gestes et des comportements dans lesquels cette paix et cet amour, en d’autres termes cette fraternité républicaine, seraient incarnés. Le plaisir du bain que le burkini permettrait de satisfaire « avec pudeur », d’après ses partisans, serait-il supérieur, pour une musulmane, au devoir de tenir compte de l’inquiétude de son concitoyen non musulman et de le rassurer ? Sans un appel des représentants de la communauté musulmane à une attitude de ce genre, il est à craindre que leur présence aux cérémonies d’hommage aux victimes des attentats perpétrés au cri d’« Allah Akbar », finisse par être perçue par les Français non musulmans comme une forme de dissimulation.  Autrement dit, était-ce à Jean-Pierre Chevènement d’appeler la communauté musulmane à la « discrétion » ?

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Collaborateur parlementaire, journaliste au magazine "Lire", ancien directeur du Collaborateur parlementaire, journaliste au magazine "Lire", ancien directeur du Fonds régional d’art contemporain d’Ile-de-France.