A la frontière entre la Croatie et la Bosnie, des milliers de migrants, presque tous de jeunes hommes seuls, s’amassent depuis deux ans. Au temps du coronavirus, le dilettantisme de Sarajevo, l’incurie du système sanitaire local et l’absence de politique européenne en matière d’immigration prennent un tour dangereux. Pessimiste face à la menace qui se profile, l’italienne Paola Lucchesi, ancienne journaliste engagée dans le secteur associatif à Bihac (Bosnie) a répondu aux questions de Causeur. Entretien.


Ex-correspondante de guerre pour le groupe de presse La Repubblica, Paola Lucchesi vit à Bihac (Bosnie-Herzégovine) depuis 2003. Elle y a créé une association, le Centre pour le développement durable Una et vient en aide aux migrants.

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Daoud Boughezala.  A l’échelle mondiale, plus de trois milliards de personnes sont confinées afin d’éviter la propagation du coronavirus dont l’épicentre se situe désormais en Europe.  Quelle est la situation sanitaire à la frontière bosniaco-croate où vous vivez ?

Paola Lucchesi.  Officiellement, la Bosnie-Herzégovine compte 168 cas de coronavirus, dont trois morts. Nous ne sommes pas encore confinés mais un couvre-feu a été instauré entre 22 heures et cinq heures du matin. Là où je vis, dans le canton d’Una Sana, seuls les enfants et les vieux sont interdits de sortir. Il faut savoir que la Bosnie-Herzégovine se compose de quatorze gouvernements différents, ce qui rend la gestion de la crise un tantinet compliquée. En plus du gouvernement central, qui administre l’ensemble du pays, il existe deux entités administratives et politiques : la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République serbe de Bosnie, mais aussi le district autonome de Brcko, ainsi que les gouvernements des dix cantons membres de la Fédération de Bosnie-Herzégovine. Quant à la santé, c’est une compétence cantonale.

Difficile à suivre ! Depuis des années, vous dénoncez la condition des migrants à Bihac. Quels profils présentent-ils et comment sont-ils pris en charge par les autorités ?

Les migrants rassemblés ici viennent essentiellement du Pakistan (30% d’entre eux), d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak mais aussi du Maghreb. Ils sont environ cinq mille, parqués dans des camps gérés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et financés principalement par l’Union européenne. A 90%, il s’agit d’hommes seuls. D’autres camps sont directement gérés par le ministère de la sécurité bosniaque, comme celui de Mostar, qui préexistait à la crise des réfugiés. Ici, dans le canton d’Una Sana, quatre centres officiels rassemblent les migrants, dans une situation administrative assez floue, où chaque institution prend ses responsabilités par intermittences. En théorie, les centres de Bihac devraient être du ressort du ministère de la Sécurité bosniaque en collaboration avec l’OIM, qui offrirait son soutien logistique. Or, l’OIM assure la gestion complète des camps parce que l’argent est entre ses mains.

L’an dernier, à Bihac, entre juin et décembre, le cinquième camp de Vučjak, situé en dehors de la ville a défrayé la chronique dans la presse internationale. C’est un pré appartenant à la commune où avait été installé un camp sous des tentes pour essayer de soustraire des rues de la ville des milliers de migrants qui n’avaient pas où dormir. Un autre camp du même type que celui de Vučjak est en train d’apparaître. Cette fois, l’Union européenne semble avoir accepté de financer son installation.

Dans quelle situation administrative, sanitaire, sociale et humanitaire se trouvent-ils aujourd’hui ?

C’est un désastre. Ceux qui vivent dans les camps de l’OIM à Bihac ont faim, surtout dans celui de Bira. Manifestement, l’argent manque par rapport au nombre de gens concernés. En ce moment, à l’intérieur du camp de Bira installé dans une usine d’électroménager désaffectée, plus de deux mille migrants sont amassés dans un immense hangar. Il se dit que plusieurs d’entre eux infectés par le coronavirus seraient en isolement dans un container mais cela n’a pas été confirmé. Le problème, c’est qu’OIM ne rime pas avec transparence ! Il y a plus d’un an, j’avais transmis des propositions à un responsable de l’OIM mais j’ai fini par capituler car il n’avait aucune volonté, sinon parquer les migrants au plus pressé. Bira concentre les hommes, le plus souvent jeunes. Les rares familles de migrants sont hébergées dans deux autres camps installés dans un ancien hôtel et une ancienne résidence étudiante. A cinquante kilomètres d’ici, dans une autre ville du canton frontalière avec la Croatie, à Velika Kladusa, dans le camp de Miral, installé à l’emplacement d’un ancien entrepôt d’usine, vivent huit cents ou neuf cents migrants masculins. Depuis plus d’un an, le gouvernement cantonal et les communes réclament la fermeture des ces deux camps qui entraînent de très lourds problèmes avec les populations locales. Ces deux camps sont entourés de zones urbaines habitées. Malheureusement,  beaucoup de migrants se comportent mal. Les gens du voisinage rapportent de nombreux incidents : cambriolages, déprédations mais surtout un nombre inquiétant de violences entre migrants. Ces deux dernières années, sont survenus plusieurs meurtres entre migrants dans le canton, mais aussi des rixes. Lorsque la police fait une descente, elle trouve régulièrement des armes blanches. La situation est donc très tendue.

Réussissez-vous à leur offrir un avenir sur place ?

Nous avons les mains liées et ne sommes pas en mesure de travailler sur l’intégration des migrants car ils ne sont que de passage ici. J’aimerais développer des projets pour favoriser leur l’emploi mais je suis bien consciente que seule une poignée de migrants pourrait accepter de faire sa vie ici. Ils veulent désespérément aller en Europe. Ils nous regardent et nous disent ne pas avoir d’alternative.  Que cela soit physiquement vrai ou non n’a aucune importance : dans leur esprit, c’est l’Europe ou la mort ! S’ils ne se tuent pas en traversant un fleuve, tous, du premier jusqu’au dernier, arrivent finalement à leur but, parfois après des dizaines de tentatives.

Aujourd’hui, au temps du coronavirus, le flux migratoire a-t-il cessé ?

Non. En ce moment, les migrants arrivent dans une Europe fermée, dangereuse, avec une épidémie en plein essor. Qui sait si elle ne sera pas encore en mesure de leur proposer quelque chose ? Mais ils continuent quand même à venir. A Trieste, ma ville natale, les migrants regroupés au milieu de la rue, sur la place de la gare ainsi que dans le vieux port sont actuellement l’objet de violentes polémiques alors que les volontaires veulent continuer à les soigner. Ils n’ont rien à faire mais continuent de venir, y compris ici à Bihac, de nulle part vers nulle part. La semaine dernière, avec le retour du froid, des centaines de personnes sont arrivés sans avoir nulle part où aller. Les camps sont pleins et de toute manière fermés.

Le nombre de migrants dans les camps dépasse largement les deux mille personnes que le canton s’était engagé à prendre en charge il y a deux ans. On compte au moins deux mille personnes dans la rue, c’est-à-dire dans des squats, dans des usines ou des maisons désaffectées, ou campant sur les rives du fleuve.

Que fait l’UE pour aider la Bosnie ?

L’Union européenne profite honteusement de la faiblesse de la Bosnie-Herzégovine qu’elle vampirise. Les camps de l’OIM n’emploient pas de médecins des Nations-Unies. L’ONG Danish Refugee Council qui a pris le marché de l’assistance sanitaire, au lieu d’envoyer ses propres médecins, contractualise des médecins locaux, pourtant peu nombreux. Il arrive qu’un retraité bosniaque fasse la queue toute la matinée dans un cabinet médical pour renouveler son ordonnance, mais que le médecin parte soudain soigner les migrants du camp de Bira.

En coulisses, l’Union européenne a exercé une pression monstre sur le canton et la ville pour remplir le camp de Bira dont les immenses entrepôts pourraient héberger des milliers de migrants supplémentaires. C’est une folie, autant pour les migrants que pour la ville. Cela constitue une potentielle bombe biologique, comme le souligne désespérément le gouvernement local depuis des mois. C’est une question d’argent car l’assistance sanitaire coûte cher. De ce point de vue, l’UE ne veut pas seulement laisser ces migrants sur place, comme elle le veut en Grèce, Serbie, en Turquie, mais aussi dépenser peu.

Le système de santé local est-il à la hauteur des enjeux ?

Le système sanitaire bosnien est déjà incapable répondre aux exigences de ses citoyens. Depuis seize ans que je vis ici, pas un jour ne passe sans que j’assiste à une collecte de fonds privés organisée par des citoyens pour sauver la vie de personnes gravement malades qui n’ont pas les moyens de se soigner, notamment des pathologies graves nécessitant des opérations chirurgicales, parfois à l’étranger. La santé est l’une des sources les plus profondes de corruption de ce pays qui croule sous la corruption. En Bosnie, le taux de chômage avoisine les 40% de la population active. Dans le canton d’Usa Sana, le chômage atteint les 60%. Le pays a moins de trois millions d’habitants et une diaspora de deux millions de travailleurs à l’étranger. Ces dernières années, l’émigration économique est repartie de plus belle : les gens fuient pour les mêmes raisons que les migrants qui arrivent ici ! Ils cherchent un travail et un avenir meilleur. Cette situation me fait penser à un gâteau à plusieurs couches.

Le système sanitaire ne peut absolument pas relever ce défi. Cela fait deux ans que les autorités locales appellent à l’aide pour affronter la crise migratoire mais le pouvoir central s’en lave les mains. A l’hôpital cantonal de Bihac, le premier cas confirmé de coronavirus, un jeune chauffeur de taxi, en situation très grave, sous respirateur artificiel, avec un pronostic vital réservé, n’a pas été admis au CHU de Sarajevo. Le personnel soignant d’ici avait demandé son transfert dans la capitale. La réponse a été « Débrouillez-vous ! » D’ailleurs, on peut s’interroger sur l’incapacité d’un hôpital cantonal censé répondre aux besoins trois cent mille habitants à soigner une pneumonie. Mais l’anecdote est révélatrice de nos rapports avec Sarajevo. Pour le moment, je crois savoir que le canton dispose de cinq respirateurs artificiels pour une population de trois cent mille individus auxquels il faut ajouter entre cinq mille et sept mille migrants.

Comment réagissent les autochtones face à l’afflux continuel de migrants ?

La population est divisée. Après une première phase de solidarité il y a deux ans, les habitants de la région commencent à éprouver un terrible stress. J’ai le sentiment qu’une majorité ne veut pas des migrants. Non par racisme mais par grande lassitude du chômage, de la corruption, et de tout ce qui fait que la Bosnie ne peut absorber cette immigration. Tout est une question de nombre. Une petite ville comme Bihac, qui compte officiellement 50 000 habitants mais en a probablement perdu dix mille, ne peut absorber 10% ou 15% de population supplémentaire alors que son système social est déjà à genoux. Ce qui s’est passé à Lesbos me serre le cœur à cause des conditions de vie hallucinantes des migrants littéralement emprisonnés sur les îles. Mais mon cœur se serre aussi car je compatis à la condition des autochtones, qui se trouvent dans une situation dix fois pire que la nôtre. Cela ne peut plus continuer comme ça. Il faut dénoncer l’absence totale de politique d’immigration de l’Union européenne.

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