De bout en bout, la gestion des saccages et des pillages commis le 1er mai par les « black blocs » a été catastrophique. A la passivité pendant les violences a succédé un véritable fiasco judiciaire, confirmant la coupable pusillanimité de l’État. Une commission d’enquête s’impose.

Avec des effectifs sans précédent, les « black blocs » ont investi les manifestations du 1er mai à Paris. Ces casseurs d’extrême gauche, environ 1200, se sont livrés à toutes sortes de destructions, incendies, et agressions des forces de l’ordre. Refusant la démocratie au profit de fantasmes d’une violence purificatrice dont ils s’enivrent, ils se rêvent en avant-garde héroïque d’une révolution qui renversera la société à laquelle ils doivent tout mais qu’ils haïssent. Et ils tentent de justifier cette haine en accusant l’État d’être par nature oppresseur, fasciste, sexiste, raciste.

Laisser-faire, laisser casser

Il est souvent facile de dire après-coup ce qu’il aurait fallu faire, et beaucoup plus compliqué de prendre la bonne décision dans l’instant, en ne disposant que d’informations partielles et en étant confronté à des impératifs contradictoires. Reste qu’en termes d’ordre public, la gestion des « black blocs », le 1er mai, a été manifestement inadaptée.

Ce n’est pas une nouveauté. La complaisance du pouvoir envers l’extrême gauche violente vient de loin, et il n’est pas nécessaire d’imaginer une quelconque manipulation de ces groupes par les services spéciaux pour l’expliquer.

L’autorité politique est obsédée par son image et par l’impact médiatique de ses décisions. Ce ne sont pas les « black blocs » qui inquiètent le gouvernement, mais ce qu’on dira de la réaction de l’État. De ce point de vue, rien ne saurait être pire qu’un casseur mort, ou même gravement blessé : aussitôt, nombre de ceux qui critiquent maintenant la passivité des forces de l’ordre se déchaîneraient en hurlant à la répression sauvage, à l’État policier et au retour des « heures les plus sombres de notre histoire ». Ce serait une victoire politique pour l’extrême gauche et, outre la soif d’en découdre, c’est aussi pour cette raison que ses activistes, « black blocs », zadistes ou autres étudiants bloqueurs de facs, recherchent toujours la confrontation avec les forces de l’ordre et multiplient les provocations. Ils ne peuvent pas gagner physiquement, mais il leur suffit de pousser à la faute et de pouvoir dénoncer une seule « bavure » pour triompher dans les médias.

Rien de semblable évidemment envers l’extrême droite, non qu’elle soit intrinsèquement plus dangereuse, mais puisque les médias ne lui donneront pas le rôle de la victime il n’est pas nécessaire de prendre des gants avec elle.

Dans cette guerre de l’image et des récits, le gouvernement trouve également un avantage à laisser casser – au moins en partie – avant d’intervenir, afin de décrédibiliser la contestation. Mais là non plus il n’y a aucun complot, et il n’y a pas besoin d’agents provocateurs. L’extrême gauche encourage la violence sans qu’il soit nécessaire de l’y pousser, et elle se décrédibilise très bien toute seule. Les abrutis qui ont tagué le monument aux morts de la rue d’Ulm ne sont malheureusement pas des agents des services secrets infiltrés, mais une parfaite illustration de la vacuité intellectuelle et de l’arrogance stupide de leur mouvement.

« Ils sont 1 200 aujourd’hui. Combien seront-ils demain, si nous laissons faire ? »

Enfin, il ne faut pas négliger l’effet de la complaisance idéologique bien connue envers l’extrême gauche. Toute une intelligentsia française n’a toujours pas fait le deuil du Grand Soir, ni renoncé au totalitarisme, pourvu qu’il serve à imposer ce qu’elle estime être le Bien. Peut-être faut-il y voir les séquelles de sa lecture purement apologétique du mythe fondateur de la Révolution, dans laquelle la sauvagerie des foules et les atrocités de la Terreur seraient une étape indispensable. « Tout ce qui se passe est horrible, mais nécessaire », en disait Saint-Just.

Ceci étant, il semble bien que les événements du 1er mai ne soient pas que le résultat de choix tactiques discutables, mais bien la conséquence de directives parfaitement lucides, quelles qu’en soient les motivations. Les témoignages relayés par Marianne à ce sujet sont éclairants, et la conclusion d’un CRS anonyme met le doigt sur l’essentiel : « Ils étaient 150-200 au moment des manifestations contre la loi Travail. Ils sont 1 200 aujourd’hui. Combien seront-ils demain, si nous laissons faire ? »

Amende de 1 000 euros pour un casseur…

Et ce laisser-faire ne se limite hélas pas au maintien de l’ordre. Qu’on en juge : 1 200 casseurs des « black blocs », 283 interpellations (ce qui, dans le chaos du jour J, est plutôt bon). Sur celles-ci, 109 placements en garde-à-vue. Sur ces 109, une cinquantaine ont été mis hors de cause. Des 50 restants, la plupart ont obtenu un report d’audience et, pour ceux qui ont été jugés, on compte plusieurs relaxes, des rappels à la loi – en clair, rien de plus que de s’entendre dire « c’est vilain, ne recommencez pas » – et la seule sanction digne de ce nom jusqu’ici serait une amende d’un montant de 1 000 euros.

Il est trop tôt pour dire ce que seront les peines prononcées à l’encontre des personnes mises en examen et lors des futures audiences, mais il est probable qu’au final il n’y aura qu’une quinzaine de véritables sanctions infligées. Au mieux. Quinze. Pour 1 200 extrémistes violents déferlant dans la capitale, saccageant, brûlant, menaçant les civils, agressant policiers et gendarmes, et défiant ouvertement l’autorité légitime.

Complaisance ou impuissance, dans les deux cas une telle situation est inacceptable. Elle ridiculise ce qu’on appelle bien improprement la « puissance » publique. Elle décrédibilise encore un peu plus la chaîne pénale et l’institution judiciaire. Elle encourage les violences des extrémistes, dès qu’ils se sentent protégés par leur nombre. Elle convainc le reste des citoyens que l’État ne les protégera pas, et les oblige à prendre en main leur propre sécurité – veut-on vraiment voir se multiplier les milices et les groupes d’auto-défense ?

…prison ferme pour un doigt d’honneur ?

Le gouvernement s’imagine peut-être pouvoir fuir ses responsabilités régaliennes, et garder le contrôle tant qu’il reste maître de la collecte de l’impôt et de la distribution des aides et subventions, mais c’est là une dangereuse illusion. Les Français ne se laisseront pas gouverner par des fermiers généraux.

Voulu ou subi, le délitement de l’autorité de l’État est un danger majeur, une gangrène qui conduit à la fois au chaos au bénéfice des groupes les plus violents, et à l’autoritarisme au détriment de la population pacifique. Absurde et magnifique exemple, cet automobiliste contre lequel le parquet a requis de la prison ferme pour avoir… fait un doigt d’honneur à un radar automatique ! Pour le coup, je salue le bon sens du tribunal qui a refusé de le sanctionner pour ça, mais je souligne qu’il a bien failli être plus sévèrement condamné que les « black blocs ».

« Une France qui, jour après jour, s’enfonce dans un fonctionnement à deux vitesses : des citoyens normaux justiciables et solvables qui encaissent le comportement et décaissent la facture de hors-la-loi excusés », dit très justement François Bert, qui a raison d’ajouter le qualificatif de « solvables ». Ibn Khaldoun déjà le soulignait : le système qu’il appelle « impérial », lorsqu’il décline, cherche à désarmer physiquement et moralement les populations de producteurs assujetties à l’impôt, afin qu’elles ne puissent en troubler la levée. Simultanément, il cède facilement aux groupes réduits qui persistent dans la violence et ne produisent rien qu’il pourrait convoiter, car il s’imagine que leurs revendications lui sont moins coûteuses que ne le serait leur pacification. C’est là son erreur et son arrêt de mort : soit le bras armé de l’empire se lasse de ces perpétuelles concessions à ses ennemis et prend le pouvoir, soit les groupes violents arrivent à la conclusion logique de leur « racket » : le pillage et le démembrement de l’Empire, qui se fragmente en zones tribales.

Il faut une commission d’enquête sur les violences du 1er mai

Seule une démocratie véritable, où tous les citoyens partagent les droits mais aussi les devoirs qui accompagnent l’exercice de la souveraineté – y compris la nécessité de prendre des risques pour défendre les libertés acquises – peut échapper à l’implacable logique qui aboutit tôt ou tard à confier le pouvoir aux minorités violentes.

Gabriel Martinez-Gros, grand spécialiste d’Ibn Khaldoun, l’exprime admirablement dans plusieurs de ses ouvrages, et ce qu’il dit des grands esprits de Rome résonne comme un appel pour notre temps : « Les poètes, les historiens, les moralistes – Virgile, Tacite ou Plutarque – rappellent sans cesse à l’homme de bien, en grec comme en latin, l’idéal jamais révolu de l’égalité en droit des citoyens – l’isonomia des cités grecques –, l’horreur de la tyrannie, l’honneur du choix de la liberté au détriment de la vie même. »1

C’est comme un écho à l’émotion collective suscitée par le sacrifice héroïque d’Arnaud Beltrame, mais aussi à d’autres modèles de courage, de Charb qui était parfaitement conscient des risques qu’il prenait, à Henda Ayari dont l’admirable détermination et la dignité lumineuse devraient finir par jeter à bas un personnage des plus nuisibles, en passant par Georges Bensoussan qui poursuit sa quête de vérité malgré les procès malhonnêtes dont on veut l’accabler. Au passage, rappelons-nous de ceci dans les moments de doute : un chrétien, un athée, une musulmane et un juif peuvent être d’authentiques héros de l’Europe gréco-romaine. Rien n’est perdu.

Cette citoyenneté véritable qui refuse la dangereuse dichotomie guerriers/producteurs et cet idéal, le Parlement doit maintenant s’en saisir. Il doit exiger que le gouvernement et les magistrats lui rendent des comptes sur les directives véritablement données le 1er mai, et sur l’incurie de la réponse pénale face aux « black blocs ». Il doit rappeler que la seule souveraineté est celle du peuple, qu’il représente, et que c’est en son nom et uniquement en son nom que la force publique et la justice peuvent s’exercer ou s’abstenir.

A tout le moins, une commission d’enquête rassemblant des élus de tous bords doit entendre tous les fonctionnaires de police et les gendarmes qui souhaiteraient témoigner, puis rendre publiques ses conclusions.

Cachez cette casse que je ne saurais voir

De plus, il est urgent de se pencher sur la quasi-absence de sanctions à l’encontre des casseurs d’extrême gauche. Les difficultés techniques bien réelles pour les appréhender pendant les heurts doivent être surmontées, il appartient aux directions générales de la Police et de la Gendarmerie de faire des propositions concrètes en ce sens, y compris en suggérant l’expérimentation de matériels innovants. Enfin, l’arsenal législatif doit être évalué soigneusement – et calmement – puis modernisé pour l’adapter à la réalité des menaces contemporaines, en intégrant l’épineuse question de l’efficacité dissuasive et de l’effectivité des peines.

De lui-même, le gouvernement ne le fera pas. Selon son habitude, le ministre de l’Intérieur a rapidement déclaré qu’il n’y avait eu aucun dysfonctionnement : 1 200 casseurs extrémistes saccagent la capitale en toute impunité, mais tout va bien.

C’est à l’opposition et aux médias de s’emparer du sujet, mais également aux syndicats de la Police nationale et aux instances de concertation et associations professionnelles de la Gendarmerie et des Armées. La sécurité de tous est le sens même de leur engagement, et elle passe par le rétablissement de l’autorité de l’État. Il leur incombe donc aussi de s’en soucier.

C’est, enfin, le rôle de chaque citoyen que de veiller à ce qui est fait en son nom. Chacun peut s’exprimer, dans le monde associatif, dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans la vie politique. Chacun peut écrire à son député pour l’inciter à agir. Ce sont des droits, ce sont aussi des devoirs. C’est la démocratie.

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