Libretto réédite en format poche la série culte d’Arthur Bernède Belphégor ou le Fantôme du Louvre. Un bel exemple de littérature plaisir qui ne nous change des misères picrocholines de l’autofiction.


En 1965, l’ORTF avait les moyens de vous faire regarder la télé. Sans user de la force. Dix millions de Français guidés par le Général en personne sont assis devant leur poste. Ils sont dans un état d’excitation permanent à l’heure des flageolets, depuis le samedi 6 mars. La population regarde alors dans une même direction, celle du romanesque et de l’étrange. Belphégor ou le Fantôme du Louvre vaut tous les référendums d’initiative citoyenne. Ce feuilleton en quatre épisodes (noir et blanc) de 70 minutes chacun, réalisé par Claude Barma, hypnotise le pays tout entier. On parle plus de la salle des Dieux barbares au bistrot, au boulot, dans le métro ou sous les préaux que de la minijupe de Courrèges. Un plébiscite qui en dit déjà long sur les aspirations profondes d’une nation prospère qui trouve dans le merveilleux et l’occultisme, un moyen d’échapper à l’expansion économique.

Quand la télé réenchantait les foyers

En ce temps-là, les hommes de télé savaient réenchanter les foyers et détourner l’attention des sujets qui fâchent. Une seule question hante les dîners en ville : Qui se cache derrière le masque de Belphégor ? Dans cette série désormais culte avec Juliette Gréco en vedette de la rive Gauche, se dégage une tension dramatique qui pourrait aujourd’hui inspirer les politiciens en manque d’imagination et de baraka. Le storytelling puise ses fondements dans le roman populaire saucissonné en tranches dans les colonnes de son journal du matin.

Je défie quiconque de résister à l’ambiance grise des premières images. Yves Rénier, dans un costume-cravate de communiant, il n’est pas encore commissaire de police, se promène dans les allées du marché aux puces. Une voix-off débite à la Prévert un catalogue de faits surréalistes sans rapport les uns avec les autres. Déjà, le téléspectateur est ailleurs. Il n’est pas tenu par une laisse idéologique qui lui dit quoi penser ou acheter. Son esprit divague et une accoutumance délicieuse naît. Et puis, il y a des apparitions qui dopent l’audimat. Christine Delaroche et ses longs cheveux noirs, Christine et ses jambes fines, Christine et son air mutin, Christine désirable et inaccessible. Avant d’avoir les honneurs de la lucarne magique, Belphégor fut surtout un feuilleton célèbre paru dans Le Petit Parisien entre le 28 janvier et le 28 mars 1927 sous la plume féconde du breton Arthur Bernède (1871-1937), chantre du cinéroman.

Un joli nuancier de sentiments

Le livre connaît donc un succès critique dès sa parution comme le rappelle Libretto dans sa préface. La maison d’édition a pris l’heureuse initiative de ressortir ce texte dans une version originale (en format poche). On peut s’amuser de découvrir les différences entre les adaptations cinéma/TV et l’œuvre de départ. Le feuilleton se juge non pas à ses qualités littéraires (il n’en manque pourtant pas) mais à son efficacité scénaristique. L’histoire rebondit sans cesse, part dans tous les sens, feint de nous perdre pour nous récupérer par la main. Il y a un côté gourmand et taquin qui ravira les farceurs. L’auteur déploie un joli nuancier de sentiments, maniant l’action, le suspense, la romance, le fantastique et même l’humour. « Mon cher Ménardier (l’inspecteur), c’est un sujet de roman pour Pierre Benoit, que vous me racontez là…C’est évidemment très captivant, et nul doute que ce grand romancier populaire n’en tirerait un très amusant récit. Mais un limier tel que vous doit se méfier de son imagination » fait-il dire à l’un de ses personnages.

Cette littérature plaisir nous change des misères picrocholines de l’autofiction. Le lecteur de 1927 même épris d’anglomanie ne connaissait probablement pas l’expression de « page-turner », il était pourtant bien pris dans le piège de Belphégor. Nous sommes suspendus aux aventures du reporter Jacques Bellegarde, du roi des détectives Chantecoq et de sa fille Colette, de la poétesse Simone Desroches ou du joli cœur Maurice de Thouars. Belphégor est un bon livre de divertissement pour trois raisons. On y trouve un bossu mystérieux, le trésor des Valois et des bonbons empoisonnés.

Belphégor, Arthur Bernède, Libretto.

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