Le livre se lit comme un roman. Il a ses personnages, ses têtes d’affiche, Sophia Loren, Anna Magnani, Silvana Mangano, Vittorio De Sica, mais aussi Mussolini, les gamins des rues, les « voleurs de bicyclettes », les mauvais garçons, et puis Rome, et puis Cinecittà.

Fournir un résumé de l’ouvrage de Georges Ayache, Le Cinéma italien, appassionato, reviendrait à le paraphraser intégralement, ce qui gâcherait, nous en conviendront, tout plaisir. On ne peut faire autrement, avec ces Italiens devenus figures de l’Olympe, qu’ondoyer, que ressasser, que revenir sur un caractère, la forme d’un nez, le galbe des lèvres, pour en affiner le détail, parce que même à travers la lentille de Fellini ou de son rival Visconti, même dans la poussière soulevée par Sergio Leone, tout demeure à l’image du baroque de Bernini, mouvant, insaisissable, incomparablement vivant.

Il faut donc en retenir, arbitrairement, des anecdotes. L’exercice est cruel et mondain. Il faudra tâcher de s’en souvenir, de les restituer dans un dîner, de les jeter aux visages des invités d’un cocktail, cela s’appelle de la poudre aux yeux. Cela s’appelait aussi, en Italie, le cinéma ; alors va pour la poudre aux yeux !

De Mussolini, puisque tout commença par des ambitions fascistes, on racontait qu’il goûtait peu le cinéma, à l’exception des documentaires sur le patinage artistique. Il était en réalité un passionné du grand écran, à l’exception des films de gangsters, un habitué de la Mostra de Venise, bon public des comédies, et donna même un coup de pouce à la carrière de sa soeur, devenue Mariam Day, dans le milieu.

Pour tourner Rome, ville ouverte, Roberto Rossellini dut s’accommoder du grand chaos qui régnait alors sur l’Italie. La pellicule coûtait une vraie fortune, plus de soixante livres le mètre au marché noir. Le réalisateur donna donc un coup de pouce à la production en vendant son lit, sa commode et une armoire. On raconte que l’Italien est débrouillard… Et à propos d’astuces, nous devons un chef-d’oeuvre du genre à Federico Fellini. En pleine guerre, le jeune homme « jouait à cache-cache avec la conscription » raconte Georges Ayache. Mais il finit par être pris dans une rafle et, dans le camion de l’armée allemande qui roulait déjà vers sa perte, il imagina un véritable gag de cinéma. Un simple soldat était posté en sentinelle sur un trottoir, Fellini le voyant se mit à faire de grands gestes en criant « Fritz ! Fritz ! » et sauta du camion en marche pour se précipiter dans les bras du soldat. Le camion poursuivit sa route, Fellini aussi. Il ignorait alors qu’un bombardement sur Bologne venait de détruire les dossiers des jeunes appelés, dont le sien, et qu’il ne serait jamais inquiété pour désertion.

Vittorio De Sica non plus ne fut pas vraiment inquiété pour avoir mené, des années durant, une double vie, l’une avec son épouse légitime, l’autre avec l’actrice espagnole Maria Mercader, lointaine cousine de l’assassin de Trotsky, dont il avait déjà deux fils. À l’aube, il changeait de lit et feignait de se réveiller aux côtés de sa deuxième famille. Ainsi parlait Dino Risi du cinéma: « Une femme nue et un homme avec un pistolet, quelque chose qui tient le milieu entre l’horlogerie de précision et la traite des blanches. »

Et c’est à peu près la manière dont Fellini organisait parfois ses castings. Il passait une annonce dans les journaux: « Federico Fellini est prêt à rencontrer tous ceux qui veulent le voir. » et recevait dans les jours qui suivaient la totalité des fous de la ville. Même après la guerre, même après le fascisme, subsistait une fracture irréversible entre la ville et la campagne, entre les Vitteloni et les habitués de la Via Veneto, les inoubliables personnages de La Dolce Vita.

En témoignent deux dernières petites histoires. La première est due à l’amitié profonde et notamment culinaire qui unissait Fellini à son double acteur Mastroianni. Invité par ce dernier à déjeuner chez sa mère, alors qu’il était déjà couvert de prix et de reconnaissances, Ida Mastroianni, marmite de haricots dans les mains, apostrophe Fellini en ces termes: « Dites-moi, dottore, vous croyez vraiment qu’il arrivera à quelque chose mon petit garçon ? »La deuxième est celle de la réception de Huit et demi, étendard prétendu du snobisme intellectuel, si bien que dans les petites salles de province, il fallut coloriser les séquences de flash-back en sépia pour les distinguer de la trame principale et rendre le tout compréhensible.

Mais au regard de la conclusion, au regard de la seule phrase qui mériterait d’être tirée du cinéma italien, le titre d’Ettore Scola, Nous nous sommes tant aimés, tout cela n’est rien que contrariétés et poussières qui ne terniront jamais le rêve de Cinecittà, même tous projecteurs éteints.

Georges Ayache, Le cinéma italien, appassionato – Le Rocher, 2016.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.