L’Institut culturel italien de Paris célèbre cette semaine le centenaire du réalisateur sur le thème « Fellini et les arts ». Par ailleurs, différents cinémas de la capitale diffusent ses films.


La mémoire de Fellini (1920-1993) n’a pas besoin en vérité d’une date anniversaire butoir pour être ravivée à travers le monde entier. Le temps n’a pas de prise sur l’œuvre de Federico. Son nom, sa silhouette, ses dessins, son emphase naturelle, ses talents de conteur et ses histoires boulevardières suffisent à ouvrir les vannes de notre subconscient. Il fut et restera le tuteur de notre jeunesse brouillonne. L’artisan de nos emballements et de notre propension à s’inventer une autre réalité. Un guide en douces extravagances. Il donnait corps à notre présent en le transfigurant et en le rendant enfin acceptable. Le maître du cinéma italien, ogre de pellicule, dévore nos pensées depuis si longtemps maintenant. Il aura réussi à déformer notre vision, à nous rendre la vue en quelque sorte et à nous dépouiller de nos vieux réflexes calotins. Avant lui, nous étions affreusement aveugles, incapables de voir la beauté étrange d’une matrone abandonnée sur une plage déserte ou de sentir le souffle chaud de la transgression romaine. Les monstres devinrent nos alliés. Des gueules pas possibles peuplèrent nos nuits. Les lumières de la ville ceintureraient dorénavant nos espoirs. Et des femmes aux seins immenses s’agitaient autour de nous dans une danse macabre et érotique. Une Italie aux teintes délavées et à l’humour puissamment désespéré prenait forme.

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Un trafiquant d’images

Chez Fellini, le miracle de l’Après-guerre n’était pas d’ordre économique mais d’inspiration nostalgique. Dans cette cour des miracles, nous avions trouvé enfin un sens à notre vie. Fellini nous renvoyait le miroir de notre existence. Fantasque et absurde. Douloureuse et comique. Familière et outrancière. Tout serait désormais prétexte à la transformation des souvenirs et au recyclage des rêves. Aujourd’hui plus qu’hier, où la société semble enfermée dans un conformisme glaçant, ses films nous ouvrent des chemins de traverse, des sorties d’autostrade. Alors, échappons-nous un instant de cet enfer en courant (re)voir Fellini !

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L’Institut culturel italien de Paris célèbre cette semaine le centenaire du réalisateur sur le thème « Fellini et les arts », jusqu’au 3 février par une série de conférences et de séances dans différents cinémas de la capitale (Balzac, Ecoles Cinéma Club, Panthéon, Louxor) et aussi en passant par la Maison de la Poésie. Après Fellini, il ne fut plus possible d’apercevoir le chapiteau d’un cirque, le visage d’un clown ou une fontaine vespérale sans que notre imagination vagabonde. Ce trafiquant d’images, inventeur de fables, cartooniste de l’éphémère vampirisait sa propre vie. Le cinéma était sa façon à lui de se retrouver comme il le confia à Dominique Delouche lors d’entretiens filmés par André Delvaux entre 1960 et 1962. Si l’on veut comprendre ou plutôt entrevoir la mécanique fellinienne à la manœuvre, il faut se procurer Fellini au travail, un coffret DVD produit par Carlotta, sorti il y a une dizaine d’années. Sur le ton d’une fausse-vraie confession, Fellini se racontait en laissant surtout libre court à son esprit enjôleur et mystérieux. Une simple fugue de son collège prenait des allures d’Odyssée intérieure. Je crois que jamais un réalisateur n’a été aussi loin dans la propre narration de sa vie. Il fut aussi l’un des rares à théoriser l’importance de la province comme substrat à la création artistique. Elle dit beaucoup de l’attachement de l’homme devenu adulte à cette adolescence un peu instable, Fellini malaxe sans cesse ce terreau pour en extraire une quintessence fantasmée. « Je crois aux artistes qui viennent de la province, leur formation culturelle s’accomplit vraiment sous le signe de la fantaisie c’est-à-dire à quelque chose qui contraint à l’immobilité par le silence et la torpeur » avouait-il à celui qui deviendra plus tard son futur assistant.

Le mythe Dolce vita

Pour approcher le mythe, on peut également relire sa longue conversation avec José Luis de Vilallonga parue chez Michel Lafon en 1994. Et puis aussi prendre une voie détournée, celle d’Ennio Flaiano (1910-1972), son plus proche collaborateur, scénariste de La strada, La dolce vita, Huit et demi et Juliette des esprits. Ce chroniqueur phénoménal obtint dès 1947 le prix Strega pour Tempo di uccidere. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, les éditions Le Promeneur publièrent son Journal nocturne, son Autobiographie du Bleu de Prusse et surtout La solitude du satyre. Dans ce recueil époustouflant d’intelligence et de férocité sur la société italienne, l’auteur consacrait quelques feuillets à la via Veneto. Nous étions en juin 1958. Le tournage de la dolce Vita ne démarra qu’en 1959. « Je travaille avec Fellini et Tullio Pinelli, à épousseter une de vos vieilles idées de film ; celle du jeune provincial qui vient à Rome pour être journaliste. Fellini veut l’adapter aux temps qui courent, tracer un portrait de cette société des cafés qui papillonne entre érotisme, aliénation, ennui, et une soudaine aisance. […] Le film aura pour titre La dolce vita, et nous n’en avons pas encore écrit une ligne : nous prenons vaguement des notes et nous déambulons pour rafraîchir notre mémoire des lieux. Ces derniers temps Rome s’est dilatée, déformée, enrichie ». Voilà comme naissent les chefs-d’œuvre…

Consulter le programme du centenaire sur le site de l’Institut culturel italien

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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