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Aux portes du Guantanamo afghan

Nous sommes une vingtaine dans le container. Et nous attendons. Sur la table, il ne reste que quelques miettes de gâteaux secs et un thermos de thé froid depuis longtemps. Grignoter fait passer le temps. Or, à presque 11 heures, il n’y a toujours pas eu d’appel de Bagram et personne ne sait quand le téléphone sonnera. Transformé en salle d’attente, le container occupe un coin de l’arrière-cour du vaste complexe du CICR (Comité de la Croix-Rouge internationale) à Kaboul. Certains jours, des hommes s’y pressent. Parmi eux, certains ont voyagé depuis plusieurs jours pour venir et sont impatients de rentrer. Les sièges du CICR à Kaboul et à Kandahar sont en effet les seuls endroits où les familles peuvent entrer en contact avec leurs proches, détenus par les Américains dans la prison de Bagram.[access capability=”lire_inedits”]

Le très jeune traducteur gracieusement mis à ma disposition par les responsables du programme fait une brève présentation : « Voici une journaliste qui vient de France. » Les hommes échangent des regards en silence et s’efforcent de m’ignorer. Il faut plusieurs minutes avant que le premier ne se décide à répondre à mes questions. Vêtu de la tunique traditionnelle bleu pâle, il se dit inquiet pour ses proches restés au village. Il vient de Nangarhar, province frontalière du Pakistan, célèbre pour ses oranges amères, la douceur de son climat ainsi que ses tournois de cricket. C’est également dans cette province qu’une bavure de l’armée américaine a coûté la vie à 47 civils quand, en 2008, trois bombes se sont abattues sur un cortège nuptial tuant femmes − dont la future mariée − et enfants. L’homme s’est débrouillé pour mettre sa famille en sécurité, mais peut-on encore faire confiance à quiconque dans ce pays ? Ainsi, chaque fois qu’il part pour Kaboul, il est tiraillé entre la joie et l’angoisse, entre l’espoir d’avoir des nouvelles rassurantes de son frère emprisonné depuis quatorze mois et la crainte de retrouver la maison pillée à son retour.

Située dans la province de Parwan, à une soixantaine de kilomètres au nord de Kaboul, à proximité de la base militaire de Bagram, la prison a été aménagée par les Américains dans des hangars construits par les Soviétiques. Aujourd’hui, quelques 3000 détenus y croupissent, accusés d’actes terroristes contre les forces de l’OTAN, de participation aux réseaux d’Al-Qaida ou d’aide aux insurgés. Le CICR, seul organisme autorisé par les Américains à avoir accès aux prisonniers, assure et gère également les contacts entre eux et leurs familles, éparpillées dans tout l’Afghanistan. Convention de Genève oblige, les Américains accordent aux détenus un appel et une visite de vingt minutes tous les quatre ou cinq mois. Quatre fois par semaine, cent familles sont ainsi emmenées par bus spéciaux de Kaboul à Bagram pour voir leurs proches. « Notre objectif est d’augmenter la fréquence des visites à une tous les deux mois, explique Jessica Barry, responsable de la communication du CICR en Afghanistan. Nous avons mené des négociations avec les Américains. Ils nous connaissent d’Irak et de Guantanamo. Ils nous font confiance. » En revanche, pas question d’autoriser les journalistes dans le convoi et encore moins de les laisser assister aux tête-à-tête dans l’enceinte de la prison. Le sujet est trop sensible. Tout ce que je suis parvenue à obtenir, c’est de partager l’attente des proches avant qu’ils n’aient les prisonniers au bout du fil.

Surnommée le « Guantanamo afghan », la prison de Bagram est une source permanente de tensions entre les autorités militaires américaines et le président Karzaï. Le 5 janvier, évoquant notamment des violations des droits de l’homme, celui-ci a fini par ordonner qu’elle passe sous le contrôle de son gouvernement. Impossible de savoir ce qu’en pense le CICR, Jessica Barry se refusant à tout commentaire à ce propos : « Si nous sommes les seuls à pouvoir y aller, c’est justement en raison du fait que nos rapports sur la situation dans la prison restent confidentiels. » C’est ce donnant-donnant qui permet au CICR de travailler sous tous les régimes : ses membres ont accès aux prisonniers, moyennant quoi ils ne divulguent aucune information sur les conditions de détention. L’homme à la tunique bleu pâle n’a même pas abordé le sujet avec son frère. « Il n’en parle jamais. Probablement qu’il ne peut pas en parler », résume-t-il. Son frère enseignait les mathématiques. Lorsque les Américains ont trouvé des IED[1. IED (Improvised Explosive Device) : engin explosif improvisé.] aux abords de la route qui traversait son village, ils l’ont embarqué avec tous les habitants masculins en âge de porter une arme. Les autres occupants du container s’invitent dans la conversation. « Il n’y a pas de tribunal, là-bas ! Et pas d’interrogatoires non plus ! Dès qu’il y a un attentat quelque part, les Américains arrêtent tout le monde sans se poser de questions. Mon frère était un simple étudiant en religion. Ils l’ont emmené uniquement à cause de ça ! », vocifère un gros à la barbe rousse, originaire de la province de Khost.

J’ai dit « Welcome ! » aux Américains

Le 9 mars, le ministère des Affaires étrangères afghan a convié tous les journalistes présents à Kaboul à la cérémonie de signature du « Memorandum of Understanding », qui scelle l’accord prévoyant une « passation de pouvoir » à Bagram dans les six mois. Toutefois, aussi longtemps que des soldats américains se trouveront sur le sol afghan, les Américains conserveront un droit de regard sur la libération des détenus. Le commandant de la force de l’OTAN (ISAF) et des troupes américaines en Afghanistan, le général John Allen, a serré la main au ministre afghan de la Défense, le général Abdul Rahim Wardak qui, pour sa part, a salué « un pas important dans le renforcement de la souveraineté nationale afghane ». La suite des événements se passe de commentaires.

À Bagram, des soldats américains ont brûlé des exemplaires du Coran, suspectant qu’ils auraient servi à transmettre des messages entre les prisonniers. À Kaboul, deux Américains travaillant au ministère de l’Intérieur y ont été tués et, dans tout le pays, des manifestations ont éclaté, faisant plusieurs morts. « Il vaut mieux que les étrangers s’en aillent », dit l’homme à la barbe rousse. Pour lui, comme pour beaucoup d’Afghans qui n’ont profité d’aucune aide des forces coalisées, la situation sécuritaire du pays est bien pire qu’au début de l’intervention de l’OTAN. « D’un côté il y a les talibans et de l’autre les soldats américains. Pour nous, les simples gens, c’est du pareil au même ! », conclut-il. Son voisin lève le doigt avant de l’interrompre: « Les étrangers n’ont construit les routes que là où ils passent fréquemment, entre une base et une autre. Ailleurs, rien n’a changé. Il faut qu’on se débrouille. Eh bien, on va se débrouiller ! On a battu les Soviétiques sans l’aide de quiconque. Et à l’époque il n’y avait même pas l’ANA[2. ANA (Afghan National Army) : Armée nationale afghane.] ! Maintenant on a notre propre armée ! » L’apparition d’un employé de la Croix-Rouge interrompt la discussion. Bagram a appelé. Deux hommes sont invités à entrer dans les cabines isolées d’où ils communiqueront avec leurs proches. Qui, sinon les « étrangers », aurait financé la formation et l’équipement de l’ANA ? La question restera sans réponse.

L’accord sur Bagram est présenté comme une étape importante dans le partenariat stratégique qui doit définir les termes de la présence américaine en Afghanistan après 2014. Les Américains auraient bien aimé conclure l’affaire avant le sommet de l’OTAN prévu en mai à Chicago. Les Afghans n’y voient pas d’inconvénient à la condition qu’une autre demande du président Karzaï soit satisfaite : la fin des raids nocturnes dans les habitations. Dénoncée depuis des années, cette pratique, en plus d’être traumatisante pour la population civile, paraît surtout contre-productive. « Quand les Américains sont entrés dans la maison pour chercher mon frère, je leur ai dit le seul mot que je connaissais en anglais : « Welcome ! », raconte l’homme en tunique bleu pâle. Mais ils ont tout détruit, tout cassé. Ce sont eux qui nous haïssent, et non pas nous qui les haïssons. Leur traducteur était quelqu’un de bien. Il a arrangé les choses de sorte que les femmes puissent rester dans une pièce à part pendant la fouille. » L’homme est appelé à entrer dans la cabine pour prendre la communication avec son frère. Un autre, très mince et habillé d’une veste à l’occidentale, intervient dans la discussion: « Les Soviétiques savaient se battre. Ils étaient très durs. Mais ils n’entraient pas dans les maisons durant la nuit comme les Américains. » Venu de Jalalabad, une ville de l’Est afghan à écrasante majorité pachtoune, il ne voit pas en quoi les arrangements signés pourraient améliorer la situation : « Dès que les Américains tuent quelqu’un, c’est tout un village ou tout une ville qui est contre eux. C’est comme ça. Les gens en ont marre ! » Quelque 90 000 soldats américains restent toujours déployés en Afghanistan. Leur nombre sera progressivement réduit après le retrait des forces coalisées d’Afghanistan en 2014.

L’homme à la tunique bleu pâle s’apprête à rentrer chez lui. Dieu merci, son frère va bien. Il a un avocat et, bientôt, il sera transféré vers une autre prison. « Le plus dur, c’était d’attendre à chaque fois quatre ou cinq mois pour avoir de ses nouvelles », dit-il. Cependant, il ignore encore de quelle manière sera dorénavant assuré leur contact, à supposer qu’il le sera. Ah oui ! Il y a encore quelque chose… Il s’appelle Saïd Q. En dari, son nom signifie « celui qui connaît le saint Coran par cœur ». Mais serait-il possible de ne pas le publier ? Les gens, au village, n’aimeraient pas apprendre que Saïd a parlé à des étrangers. À supposer qu’on s’arrache Causeur dans le Nangarhar…[/access]
 
*Photo : jeromestarkey. Prison de Tirin Kot (Afghanistan)

Mai 2012 . N°47

Article extrait du Magazine Causeur


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Paulina Dalmayer est journaliste et travaille dans l'édition.

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