Beau temps, n’est-ce pas ? Puisque c’est ici et ainsi qu’Annie Le Brun publie Ailleurs et autrement. Le délectable recueil de ses chroniques parues depuis 2001 dans La Quinzaine littéraire est un festin d’intelligence, d’humour et de férocité altière. Celle qui écrivit Soudain un bloc d’abîme, Sade possède un génie du titre qui frappe ici encore à tous les coups : que ses textes s’appellent La splendide nécessité du sabotage, De la noblesse d’amour, Eclipse de liberté ou De l’insignifiance en milieu vaginal.

Ce dernier article, qui constitue la première salve réjouissante du livre, est une plongée au cœur de La vie sexuelle de Catherine M., c’est-à-dire dans les rebutantes entrailles de celui qu’Annie Le Brun baptise lumineusement « l’homme connexionniste ». Mettant à nu les convergences systématiques des fantasmes conformistes de Catherine Millet avec l’idéologie du management, elle y décèle l’idéal en caoutchouc du connexionnisme, qui ne connaît d’autres valeurs que la performance, la flexibilité, l’adaptabilité et la tolérance. « La liberté que tout le chic parisien prétend aujourd’hui nous y vendre est celle d’un monde réduit à un club échangiste, et défense d’en sortir ».

Jarry, Sade ou Roussel au poing, pulvérisant toutes les platitudes contemporaines, Annie Le Brun s’arme contre les « subversions subventionnées » et la fausse conscience. Sa liberté et son immense culture crèvent à chaque page l’œil de « l’increvable soleil de la médiocrité ». Cette très fine analyste du langage contemporain – qui a toujours éveillé l’estime et la sympathie de Philippe Muray – mène comme lui avec un art virtuose et sanglant de l’injure une guerre joyeuse et sans relâche contre toutes les soumissions réputées « culturelles » ou « événementielles ».

La vigueur de ses attaques n’a d’égale que la force et la fidélité de ses engouements – que ses amours se nomment surréalisme ou psychanalyse, Eric Jourdan ou François-Paul Alibert, René Riesel ou Chantal Thomass. A chaque ligne, son écriture somptueuse et souveraine s’inscrit en faux contre le « formatage des êtres » et résiste implacablement à la « simplification caricaturale de la personne humaine ». Aux criminels exordes à la transparence qui nous sont lancés de toutes parts, Annie Le Brun oppose la mémoire obstinée du « promontoire de ténèbres sur lequel vient se heurter toute pensée ».

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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