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Rumkowski: l’histoire grandiose et terrifiante du juif qui négocia avec les nazis

L'étrange monsieur Rumkowski, que beaucoup préféreraient oublier

Rumkowski: l’histoire grandiose et terrifiante du juif qui négocia avec les nazis
Mordechai Chaim Rumkowski (à gauche), président du conseil juif du ghetto de Lodz, célèbre un mariage, vers 1940.

L’écrivain polonais Andrzej Bart fait de Moderchaï Chaïm Rumkowski, président du Conseil juif (ou Conseil des anciens, Judenrat) du ghetto de Lodz, le héros de La fabrique de papier tue-mouches. Ce livre grandiose et terrifiant raconte l’histoire vraie de ce juif qui négocia avec les nazis.


« Je ferai du ghetto un bijou… », aurait-il dit à Edward Reicher, médecin juif qui l’a côtoyé pendant la guerre et a survécu à la Shoah. Dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt le cite sous le nom de Chaïm Ier, pour étayer sa thèse sur le rôle néfaste des Judenräte dans l’extermination des juifs planifiée par les nazis. Reste que Mordechaï Chaïm Rumkowski, président du « Conseil des Anciens » du ghetto de Lodz, n’a pas été le seul représentant juif à collaborer avec l’occupant. Pourquoi, après des décennies, reste-t-il le plus controversé ? Probablement le plus haï aussi, à se fier aux témoignages des rescapés, tout comme aux rumeurs selon lesquelles il aurait été jeté vivant dans un four crématoire à Auschwitz par ses propres coreligionnaires, qui l’auraient obtenu des SS. C’est même ce récit, entendu dans l’enfance par l’écrivain polonais multiprimé Andrzej Bart, originaire de Lodz, qui l’a poussé à écrire La Fabrique de papier tue-mouches. Un livre grandiose et terrifiant, à la fois chronique rigoureusement documentée et songe romanesque, qui nous fait assister au jugement imaginaire de Rumkowski.

On aurait préféré l’oublier

Il fallait une bonne dose de ce qu’on appelle en yiddish la chutzpah, c’est-à-dire le culot, pour s’attaquer à un personnage que tout le monde préférerait oublier. Rumkowski gêne. On évite d’en parler. Bart affirme en avoir été conscient. Dans les parties de son livre conçues comme un journal intime, il ironise, comme pour vaincre la réticence des lecteurs et des médias : « Il y a plus de prix Nobel au mètre carré dans le ghetto que dans le reste du monde ! » Inutile de faire une publicité mensongère pour La Fabrique. Personne ne lira ce livre d’une traite. Parfois, on en étouffe. Parfois, on s’y perd entre les figures de fiction et les personnalités historiques – les sœurs de Franz Kafka, Janusz Korczak, Hans Biebow. Mais Bart va plus loin, convoque à la barre Hannah Arendt, prend la liberté de présenter la philosophe allemande à l’assistance, mettant dans la bouche du juge cette réplique extraordinaire : « Dans notre atmosphère un peu renfermée, vous êtes un souffle du vaste monde. […] Vous avez en effet été proche d’Emmanuel Kant ? » Arendt ne se formalise pas de ce fâcheux incident. Sa mission consiste à rappeler que face à l’horreur absolue, certains surent adopter une attitude jugée « digne », tel Adam Czerniakow, l’homologue de Rumkowski dans le ghetto de Varsovie, qui s’est suicidé en 1942. Et Arendt de conclure par une maxime rabbinique : « Laisse-les te tuer, mais ne transgresse pas. » Surprise. Ni Andrzej Bart ni son halluciné tribunal ne se rangent derrière l’autorité intellectuelle de l’illustre « inconnue », à qui on reproche « l’absence d’expérience personnelle », avant de la confronter au fait historique incontestable : le ghetto de Lodz a été le dernier à être liquidé. De là surgissent des hypothèses les plus contradictoires, qui permettent de mesurer la dimension tragique du destin de Rumkowski. Sans doute ne connaîtra-t-on jamais ses motivations profondes.

Loyal aux Allemands jusqu’à la fin?

Sa stratégie en revanche, ou sa mégalomanie, a été manifeste. Quoi qu’on dise de Rumkowski, l’homme semblait assez bon psychologue pour avoir saisi la cupidité des nazis et tabler en conséquence sur la rentabilité du ghetto. En 1943, celui-ci n’abritait pas moins de 114 fabriques, usines et ateliers, qui faisaient travailler plus de 70 000 personnes, dont 90 % étaient des habitants du ghetto. On y produisait des uniformes et des chaussures pour l’armée allemande, mais pas seulement… Chez Bart, nous entendons témoigner un certain Monsieur Kronsztad, qui dirigeait le département du charbon avant d’être requalifié en ouvrier dans une fabrique de papier tue-mouches : « Le Doktor Schnittke, qui fournissait le front de l’Est en papier tue-mouches, estimait qu’aucun insecte ne devait souffrir plus de quarante-trois minutes. Ce n’aurait sinon pas été humain… » Voilà comment l’Histoire tourne au délire. Rumkowski aurait peut-être finalement plus à voir avec le Kurtz d’Au cœur des ténèbres qu’avec un héros de tragédie grecque. On sait qu’il avait mis en circulation dans le ghetto des billets de banque et des timbres à son effigie. On sait qu’il s’y promenait en calèche. À ce qu’il paraît, à l’heure de la liquidation du ghetto en août 1944, il aurait demandé d’éteindre les lumières dans les maisons afin d’empêcher l’aviation alliée de localiser Lodz. Loyal aux Allemands jusqu’à la nausée ou fou ? À moins qu’il ait vraiment cru à l’utopie d’un État juif en plein milieu du Reich ? Dans son ultime ouvrage, Les Naufragés et les Rescapés, Primo Levi met en garde contre les jugements manichéens : « Au pied de tout trône absolu, les hommes comme notre héros se pressent pour saisir leur petite portion du pouvoir. » S’il est vraisemblable que Rumkowski a cru qu’il était le seul capable de sauver les juifs, il y a été encouragé par un cercle de flatteurs et de profiteurs qui cherchaient à s’attirer sa protection. Le plus cruel dans l’histoire est qu’il aurait suffi d’une avancée plus rapide des Soviétiques pour lui donner raison. Il serait alors célébré en héros.

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Rumkowski a eu les pleins pouvoirs sur le territoire du ghetto jusqu’en 1942. Quand les Allemands lui ont donné l’ordre de désigner 20 000 personnes destinées à la déportation, il aurait pu choisir de les laisser faire eux-mêmes au lieu d’accepter de décider qui partirait en premier. Avait-il conscience du sort qui attendait ces gens-là ? Difficile à dire. Stratégiquement, il avait inscrit sur la liste les « éléments nuisibles », autrement dit les délinquants, les contrebandiers et les sans-emploi. Insuffisant. En septembre de la même année, il s’était adressé à la population en l’implorant de lui confier les enfants. Personne n’obéit. Contraint de faire exécuter sa circulaire par la force, Rumkowski avait promis aux policiers juifs qui fouillaient les appartements que leurs propres enfants seraient épargnés. Profitant de la licentia poetica, Andrzej Bart accorde à Rumkowski le droit de s’exprimer : « Sachez que je n’ai pas été votre roi, mais votre père, un père qui au-dessus de lui avait un bourreau sévère. Et un accord a été passé avec le bourreau pour vous sauver d’une mort certaine. Je sais que j’en ai péri, et que vous avez aussi péri, mais quelqu’un aurait-il souhaité prendre ma place ? » Apprécions le privilège d’être nés suffisamment tard pour ne pas avoir à lui répondre.

Andrzej Bart, La Fabrique de papier tue-mouches (trad. d’Erik Veaux), Noir sur blanc, 2019.

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Novembre 2019 - Causeur #73

Article extrait du Magazine Causeur


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Paulina Dalmayer est journaliste et travaille dans l'édition.

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