Abnousse Shalmani publie Éloge du Métèque aux Editions Grasset. 


Abnousse Shalmani, iranienne réfugiée en France depuis l’enfance, est l’auteur de Khomeiny Sade et moi publié en 2014. Elle nous livre aujourd’hui une belle réflexion sur le statut de métèque à travers les arts: Eloge du Métèque aux Editions Grasset.

Qu’est-ce qu’un métèque ? Une insulte aux relents maurrassiens ? Une chanson de Georges Moustaki ?

Sous la Grèce antique le métèque a un statut intermédiaire, entre citoyen et étranger. Intermédiaire, voilà déjà une belle définition du métèque. Comme il n’est de nulle part, il est un exilé qui doit construire son propre royaume. A travers la littérature, l’art et même l’apparence physique. Le métèque, à l’image de Romain Gary, à qui l’auteur consacre plusieurs pages, est volontiers dandy, un peu exceptionnel, car cet être « fait de trop de morceaux » se doit de se construire une identité parfois au prix de sa liberté « Gary né en Ukraine (ou pas) juif certainement et peut-être encore d’autres ascendances (ou pas) créateur de lui-même après avoir été rêvé par sa mère , Gary le Métèque, le mondialiste, inventant, réinventant, créant, creusant, se posant partout où son œil s’arrête et où sa plume raconte. »

Le peuple d’accueil projette ses fantasmes sur lui

Cependant le métèque est-il forcément un étranger en exil ?

Non. Il existe des métèques exilés de leurs milieux d’origine, qui  tendent vers  la liberté qu’offre la création artistique pour s’accomplir. Ou pas. Martin Eden, le personnage de Jack London, découvre une liberté qui lui fait peur lorsqu’il rencontre à la fois la littérature et l’amour. Mais Ruth dont il tombe amoureux le préfère en employé modèle qu’en écrivain maudit.  Trop tard « il préfère mourir de faim plutôt que d’abandonner sa plume. »

Le métèque ne peut donc se réaliser qu’à travers l’Art, y compris dans l’art de s’inventer soi-même à l’image des sapeurs africains qui, tels des Martin Eden de la sape préfèrent mourir de faim que de se priver d’une cravate en soie.

Abnousse Shalmani évoque également sa propre « métèquerie ». Que faire de cet héritage pesant fait de la splendeur passée des perses et de cet Iran défiguré par la Révolution islamique qu’elle et sa famille ont fui ? Pas grand-chose, car l’étranger en notre pays n’est bien vu que s’il porte les stigmates de son appartenance ethnique, ou pire, les fantasmes que le peuple du pays d’accueil projette sur lui. Alors il faut transgresser,  en se servant notamment de l’humour (si l’humour juif est si particulier, ce n’est pas un hasard). Les mollahs, lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir ont interdit un roman très populaire en Iran Mon Oncle Napoléon qui fut adapté pour la télévision. Il s’agit d’une satire familiale débordante de vie, d’humour et de sexe. Et les mollahs n’aiment pas la vie. C’est une madeleine de Proust pour tous les iraniens en exil, elle les relie entre eux et leur permet  de s’intégrer, car si l’humour est  particulier, il est aussi universel.

On recherche des figures contemporaines de la métèquerie

Et les femmes dans tout ça ? Sont-elles exclues de la métèquerie ? Leur rôle est secondaire, au XIXe, la métèque était forcément orientale, à l’image de la Jeanne Duval de Baudelaire ou de la Zohra de Pierre Louÿs. Et elle est habile au sexe et langoureuse, souvent dangereuse car l’homme qui l’approche finit par se perdre en elle. Sexualité et métèquerie vont bien ensemble.

Point de figures dans l’essai de Shalmani de la femme métèque au XXème siècle. A mon sens, une piste serait à explorer du côté des grandes héroïnes du rock’n’roll si chères à mon cœur, à la fois muses, belles et créatrices. Nico et Marianne Faithfull font partie de la grande confrérie de la métèquerie.

Pour Abnousse Shalmani le métèque aujourd’hui est plus inaudible que jamais, car ce personnage morcelé et magnifique n’a pas droit de cité au pays d’Houria Bouteldja où l’on porte son appartenance communautaire en bandoulière. Il est très difficile pour  les immigrés d’origine maghrébine, pour l’instant, de s’inscrire dans ce projet métèque épris de liberté.  Car la culture orientale exalte le groupe, la communauté et la famille. Cependant à travers cette identité souvent fantasmée, comme Gary a fantasmé ses origines,  ils deviendront peut-être les métèques de demain.

A  notre époque où l’idéologie, la crispation identitaire et la transgression conformiste nous étouffent, Eloge du Métèque est un antidote que je prescris à hautes doses.

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